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Carte blanche aux auteurs : quand les écrivains s'adressent à leurs lecteurs...

lundi 04 mai 2020

Des textes qui vous sont adressés et seront ajoutés ici dès que nous les recevrons

Carte blanche aux auteurs : quand les écrivains s'adressent à leurs lecteurs...

Article mis à jour le 3 juin 2020

Affronter la solitude, l’isolement, le risque, l’inconnu amène forcément à se plonger dans les livres, la fiction, l’écriture et la littérature.

Puisque la solidarité est le seul lien concret qui rassemble par dessus tous ceux quotidiens, insouciants, machinaux, que la circulation du covid-19 malmène durablement, des écrivains pensent à leurs lecteurs et leur envoient une petite carte sur lecteurs.com pour partager un moment, une idée, un rire, une grâce par-delà les livres et les écrans.

On pense à vous, ils pensent à vous, on pense à eux, tous ensemble.

 

 

 

Nouveauté

Emmanuelle de Boysson

Cher ami lecteur ou lectrice,

Jamais tu n’aurais pu imaginer qu’on puisse te priver de ta liberté de circuler, de prendre un verre, d’aller au cinéma ou de voir ta famille. Tout ça à cause d’un pangolin ou d’une chauve-souris ! Tu t’es enfermé, rivé sur les infos, applaudissant les soignants à ta fenêtre. Te voilà libre. Enfin presque. Je suppose que, comme moi, tu subis le contre-coup de cette période anxiogène, tu n’oses embrasser tes proches, toujours à bonne distance, craintif, comme un convalescent. Les images des cercueils à Rungis te hantent encore.

Comme disait André Comte-Sponville à La Grande librairie, s’en référant à Montaigne : la conscience de notre fragilité, de la brièveté de notre voyage sur terre devrait nous faire aimer la vie, toujours plus, à chaque instant. Oui, si nous allions à l’essentiel : l’amour, l’art et la beauté. Toi qui aimes lire pour découvrir l’insondable âme humaine, tu le sais bien, un Diderot, un Flaubert, un Proust, un Rimbaud, un Joyce, un Simenon, un Zweig ou que sais-je, en poche et tu t’évades, tu as un ami qui te comprends. Et si tu veux écrire, lis Lettres à un jeune poète de Rilke. Il te dira qu’à trop vouloir faire l’original, tu risques d’oublier le plus important : l’authenticité. Celle que tu as envie de gader, le jour d’après.

A paraître en octobre : Je ne vis que pour toi, chez Calmann-Lévy.

 

Nouveauté

Jacques Perry-Salkow

Une carte postale exceptionnelle, offerte aux lecteurs de lecteurs.com par le maestro des mots Jacques Perry-Salkow, avec une saillie de son compère Frédéric Schmitter, avec qui il signait le 4 mars Sorel Eros (Rivages), le plus long palindrome de la langue française.

Journal de l’anagramme

par Jacques Perry-Salkow

7 mars-24 mai 2020

 

~

 

7 mars

Le coronavirus

L’oursin vorace

 

18 mars

France confinée

Enfer, confiance

 

29 mars

Chauve-souris

Souche à virus

 

10 avril

Des savons de Marseille

Se laver le dos des mains

 

15 avril

Didier Raoult

Il dira douter[1]

Mais de quoi ?

 

12 mai

Les garnisons de soignants

Ils sont nos anges gardiens

 

15 mai

« Une médaille pour les soignants »

Sibeth Ndiaye

habite Disney

 

22 mai

La distance de sécurité

Accès de l’eau interdits

 

23 mai

De la mère nature

Une Terre malade

 

24 mai

Les mondes d’après

Des pardons mêlés

 

29 mai

De la chloroquine

La horde, le coquin

 

[1] Anagramme de Frédéric Schmitter.

 

Nouveauté

Claire Castillon

Fermer les volets sur un jour polaire. Les aurores boréales, dedans. C’était gracieux, doux, fort, et c’était silencieux.

Avoir quitté Paris, un an avant le confinement : j’ai mesuré la chance. J’ai eu peur de l’école. Comment faire, sans passion, la leçon à l’élève? Ecole le matin, cantine à midi, école l’après-midi, puis récréation, et ensuite sport pour moi : des sangles DST sur vidéos Domyos, professeur très patient qui dit ”y a pas de souci”. J’ai atteint le niveau intermédiaire, squats, fentes suspendues, ramenés de genoux, mais je n’ai jamais aimé l’exercice pour les épaules en Y. Quand le prof ne me voyait pas, j’en faisais un petit peu moins. Quoiqu’on fasse il dit toujours “très bien”. Après, quelques Uno, Dobble Harry-Potter, une lecture à haute-voix, un long film ou un documentaire, des bracelets brésiliens, de la peinture peut-être? Finalement oui, peinture. Ça dépendait des jours. Elle a fait des portraits. Le mien, celui de son père. Je suis beige sur fond vert, il est jaune sur fond rouge. Complimenter, convaincre, laisser libre d’inventer. C’est l’enfant sans arrêt et j’ai pensé Aïe, ouille, comment et quand écrire et comment être seule ?

Et pourtant une fin de roman d’abord, est venue. Puis un autre a suivi, tellement bien entamé qu’il a été doublé par un roman jeunesse qui a pointé son nez. Dedans, j’étais toute pleine. Le tout s’est arrêté, net, pile le 11 mai. J’ai calé. Et le trou à nouveau sous mes pieds, devant moi. Qui s’appelle liberté je crois.

 

Carole Fives

La veille du confinement, j’ai acheté sur le Bon coin un iPad pour mon fils de 5 ans. Je me suis dit, pas d’écran avant 6 ans, certes, mais à conditions exceptionnelles, réaction exceptionnelle. La vendeuse travaillait chez Apple, elle m’a installée plusieurs applications de dessin et m’a donnée un stylet, pour dessiner directement sur l’écran de l’iPad.

À peine rentrée chez moi, j’ai commencé à dessiner mon fils, mon environnement, et les jours qui passaient. Je partage l’iPad avec mon fils, qui s’en sert pour aller sur des applis pédagogiques ou des jeux. Je me suis donnée comme défi de publier chaque jour sur les réseaux sociaux un dessin qui parle du confinement. Ces dessins sont toujours accompagnés d’un court texte, d’un dialogue. Je ne sais pas si je continuerai après le confinement, mais je n’avais jamais autant dessiné depuis les Beaux-arts, et c’est un vrai plaisir d’associer un texte et un dessin dans une situation inédite. Voici quelques dessins au jour le jour.

 

  

François Bégaudeau

Tu réclames des tests pour savoir si tu es ou as été porteur du virus, si tu es immunisé, si tu dois t’isoler, si tu peux mettre tes enfants à l’école sans craindre qu’ils te contaminent. C’est une réclamation légitime. Elle ne sera pas satisfaite par des pouvoirs publics qui n’en ont pas les moyens.

Mais nous avons mieux. Nous avons le test corona culture.

En un frottement de coton-tige sur le nombril, il évalue ta vie culturelle pendant le confinement. Il établit que les bonnes résolutions du 17 mars ont eu un sort égal à celles du premier janvier. Tu n’as lu que deux romans. Tu n’as lu que sur écran : quelques articles, beaucoup de commentaires de forum. Tu n’as écouté que des chansons ou albums déjà connus, sans profiter du temps pour découvrir des artistes postérieurs à l’année 1997 qui semble chez toi un plafond de verre. Tu n’as regardé aucun des films offerts par la cinémathèque ou le site Sens critique, ni aucun des documentaires mis en ligne par le Festival du Réel. La qualité de ta vie culturelle est d’ordre quantitatif. Elle se mesure aux 27 saisons de séries Netflix avalées en 55 jours, soit une saison tous les deux jours, soit approximativement six épisodes par jour.

Le laboratoire d’analyse des tests corona culture prend acte de ce qu’il faudra davantage qu’une pandémie pour te sauver.

A paraître le roman « Un enlèvement » à la rentrée (ed Verticales)

 

Eric Giacometti

"Etes-vous Psycap ?" Par Eric Giacometti, auteur de thrillers avec Jacques Ravenne et scénariste de Largo Winch

S’il y a une seule lecture que je conseille en cette période de révolution covido anxiogéno copernicienne, c’est celle d’un lumineux article de l’excellent site The Conversation sur le Psycap. Ou Capacité Psychologique.

Explications ? Nous ne sommes pas tous égaux face au stress, à l’anxiété ou à la peur. Certains s’en sortent mieux que d’autres. Ce n’est pas une question de classe sociale ou d’éducation, bien qu’un niveau de vie décent joue bien évidement un rôle primordial. Le secret de ceux qui surmontent les difficultés et se projettent dans l’avenir reposerait sur un cocktail de quatre facultés. 1 L’auto efficacité, on pourrait traduire ça par de la confiance en soi. 2 L’espoir. 3 La résilience. 4 L’optimisme. Pour être honnête, j’avais abordé l’article avec un peu de méfiance. Le terme Psycap me râpait les tympans, comme le dernier widget psy à la mode ou un truc de scientologue. Mais non, c’est très sérieux, avec un tas d’études à la clé depuis 2007.

Je voudrais remercier les auteurs de cet article, deux psychologues de l’Université de Tours, Evelyne Fouquereau et Frédéric Choisay. Ils m’ont fait beaucoup de bien. On devrait les emmener de force sur les plateaux des JT pour présenter leurs travaux juste après la rubrique décompte des morts du jour.

https://theconversation.com/face-a-la-pandemie-limportance-des-ressources-psychologiques-individuelles-136870

A paraître en juin avec Jacques Ravenne, La Relique du chaos (Le Cycle noir, ed JC Lattès)

 

Sylvie Le Bihan

J’ai commencé mon confinement avec beaucoup de projets et notamment celui d’écrire mon prochain livre...

Vous connaissez sûrement ce sentiment de ne jamais avoir assez de temps pour cuisiner sainement, faire du yoga, de la méditation, du sport, pour se mettre de la crème après la douche ou pour lire la pile qui nous sert de table de nuit. Et bien, 40 jours plus tard, je n’ai rien fait de tout cela !

J’ai commencé des vidéos de remise en forme que j’ai arrêtées au bout de 5 minutes, tant j’étais épuisée par l’énergie des profs de gym, je me suis endormie après quelques pages de romans, j’ai mangé tout ce qu’il ne faut pas et ai envoyé valser mes séances de médiation. Et l’écriture ? Tout le monde n’a pas besoin de silence et d’un thé vert pour écrire, moi, je me nourris du bruit des autres, j’écris dans les trains, à la terrasse des cafés ou dans mon bureau, toutes fenêtres ouvertes, pour mieux laisser entrer la respiration de la ville, alors non, je n’ai pas commencé mon roman. Donc depuis le 17 mars, je n’ai rien fait, à part les courses pour mes voisins âgés, mais je me sens étonnamment bien. Ce confinement m’aura appris que certains objectifs que je voulais atteindre n’étaient pas les miens, que je culpabilisais de ne pas arriver à être une autre alors que je m’accommode plutôt bien de celle que je suis, celle qui procrastine en regardant les nuages pendant son temps libre.

Alors, à la sortie du confinement, continuons de suivre nos envies sans nous juger trop sévèrement, car le temps passe vite mais si on a la chance d’être en bonne santé, il passe bien et il faut en profiter !

 

Laurent Binet

On a cru qu’on lirait davantage, et puis non. Un livre, deux, trois ? Tout de même, il y avait là ce qui ressemblait à une occasion. Assouvir un vieux désir, combler une lacune, lire ce qui aurait dû être lu il y a longtemps.

Je ne sais déjà plus pourquoi j’ai pris la Semaine Sainte d’Aragon dans ma bibliothèque, qui m’attendait, comme neuf, depuis plus de vingt ans. Pourquoi il était là, je m’en souviens : mon père, qui adore les romans d’Aragon, m’en avait souvent parlé, je l’avais acheté, puis je l’avais rangé. 835 pages sur la fuite de Louis XVIII pendant les Cent-Jours de Napoléon, fraichement évadé de l’île d’Elbe.

Il y a des centaines de personnages et chacun d’entre eux est appelé par son nom, son prénom, son grade ou son titre nobiliaire : un vrai roman russe, on n’y comprend rien. Un ballet de maréchaux qui vont et viennent entre le roi et l’empereur, se ralliant à l’un ou l’autre, préparant leur défection qui annule et remplace la précédente, les troupes du général Exelmans aux trousses. (Exelmans comme la station de métro : on n’a jamais assez conscience à quel point la mémoire de Paris est napoléonienne.) Au milieu de tout ça, monté sur son fidèle cheval Trick, le peintre Théodore Géricault, engagé avec les mousquetaires du roi, connait une épiphanie républicaine, mais cela n’a sans doute pas d’énormes conséquences (il me reste une cinquantaine de pages à lire).

Et voilà sans doute l’image qui me restera de ce confinement : Géricault peignait les chevaux comme personne, mais son tableau le plus célèbre est le Radeau de la Méduse.

 

Arthur Dreyfus

Moi qui ai toujours vécu avec – parmi ceux qui l’oublient

Plongeant le monde dans la mort, le virus m’en libère

Soudain la charge sur mes épaules est moins lourde à porter

Je n’ai plus peur de la fin depuis que la suite se dissipe

Et puisque plus personne n’y croit, j’incarnerai l’espoir

 

Emilie Frèche

Depuis quelques jours, je fais ce rêve récurrent : je suis dans une grande ville, je marche le long d’une avenue commerçante, il fait très doux, on doit être en juin ou en septembre et les gens m’impressionnent par leur élégance. Les femmes sont toutes en tailleur juchées sur de magnifiques talons, les hommes, eux, portent des vestes, des chapeaux, des lunettes, on se croirait en 1900.

Seule chose étrange, le silence. A l’angle d’une rue, j’avise une terrasse et décide de m’y arrêter. Le garçon de café m’accueille d’un Jolie Dame, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Je lui  demande un allongé avec un croissant, et le temps qu’il me les apporte, ferme les yeux, le visage offert au soleil. J’entends alors le murmure d’une conversation, le pépiement d’un oiseau, une femme qui appelle son enfant. J’entends la vie partout, tout autour de moi, et je me dis qu’il n’est pas de luxe plus grand que d’être assise à la terrasse d’un café, dans n’importe quelle ville du monde, à en prendre ainsi le pouls. Je me dis que tant qu’il y aura des cafés, je ne pourrais jamais être vraiment malheureuse. Tenez, votre café ! dit sèchement le garçon revenu.

J’ouvre les yeux. Ma chambre est vide. Dehors, il fait tout gris et dans le champ des voisins, les vaches ont disparu. Dommage, elles étaient, depuis quarante jours, ma seule compagnie.

 

Photo © Emilie Frèche

 

Cartes postales recueillies par Karine Papillaud

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