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"Apeirogon", un récit kaléidoscopique - rentrée littéraire 2020

Un roman superbement ambitieux et des passages inoubliables...

"Apeirogon", un récit kaléidoscopique - rentrée littéraire 2020

Apeirogon, un titre intrigant, un roman superbement ambitieux signé Colum McCann (Belfond). Les explorateurs ne s’y sont pas trompés : ce livre et sa démarche sont inoubliables, et resteront consignés parmi leurs romans préférés de cette rentrée littéraire 2020. Marie Kirzy en offre un regard très argumenté et approfondi ici.

 

"Quelques kilomètres à peine séparent les deux personnages qui sont au cœur de ce récit kaléidoscopique. Rami est israélien. Bassam palestinien. Deux frères de chagrin, unis par le destin. Pères en deuil, ils ont perdu leurs filles, l’une abattue par un soldat israélien de 18 ans, l’autre tuée lors d’un attentat-suicide commis par trois jeunes kamikazes palestiniens. Rami Elhanan et Bassam Aramin existent, ce ne sont pas des personnages de fiction. Deux amis inattendus, militants au sein des Combattants pour la paix qui œuvre pour une coexistence pacifique israélo-palestinienne, envers et contre tout, parcourant ensemble le monde entier pour porter leur message, envers et contre tous.

 

Ceux qui ont lu les précédents romans connaissent le don de narration de Colum McCann. Apeirogon n’offre pas la satisfaction habituelle d’un roman arborant une trame classique ample et linéaire. C’est un livre étrange, hybride qui surprend d’emblée. L’auteur y explore le conflit sans fin entre Israël et la Palestine en échappant à toute catégorisation.

 

Le récit est explosé en 1001 sections narratives qui se baladent librement dans le temps et l’espace, numérotées de 1 à 500 puis de 500 à 1 avec un pont, la double section 500. On y découvre le parcours de Rami et Bassam, mais aussi bien d’autres choses sur la vie au Proche-Orient, sur la vie tout court avec des digressions disparates (les oiseaux migrateurs, le dernier repas de François Mitterrand, des explications balistiques, les performances musicales à Theresienstadt, des apartés sur Borgès …).

 

La connexion entre ces fragments est parfois très hermétique, très intellectualisée ou demandant un gros effort intellectuel. On est clairement dans l’exercice de style et parfois, j’ai lu très vite certains de ces à-côtés pour me recentrer sur l’histoire de Bassam et Rami, mais lorsque je suis arrivée à la double section centrale 500, j’ai compris, comme un uppercut, comme une grenade émotionnelle, les récits à la première personne de Rami et Bassam : L’écrivain Colum McCann disparaît avec ses extraits d’interviews donnés par les deux hommes.

 

Cette section centrale est d’une force inouïe, elle légitime la démarche de l’auteur en faisant écho à tout ce qui a précédé et tout ce qui va suivre. Sa constellation de mots patiemment construite est un formidable moteur d’empathie. On referme le livre en ayant habité l’intériorité d’êtres humains qui ne sont pas nous. Au-delà de la compréhension de la douleur de Rami et Bassam, on ressent ce qu’ils ont ressenti, de la colère au pardon, de la volonté d’anéantir l’Autre au besoin de tenir sa main, jusqu'à devenir son ami. Certains passages sont inoubliables : les portraits des filles assassinées faits de mille détails du quotidien, le récit des 7 années de Bassam dans les geôles israéliennes, sa transformation lorsqu’il découvre la réalité de la Shoah puis l’étudie.

 

Un apeirogon est un polygone au nombre infini de côtés. Il ne pouvait y avoir meilleur titre pour ce roman ambitieux, nuancé et sensible qui dit la réalité complexe multi-facettes du conflit israélo-palestinien avec une puissance de frappe remarquable."

 

© Marie Kirzy

 

 

 

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