Agnès Martin-Lugand : « Je me sens toujours personnellement touchée quand on s’en prend à mes personnages »

jeudi 09 mai 2019

La romancière évoque avec nous "Une Evidence" et sa relation avec ses personnages

Agnès Martin-Lugand : « Je me sens toujours personnellement touchée quand on s’en prend à mes personnages »

Son nouveau roman, Une Evidence (Michel Lafont) est sorti et, ce qui est aussi une évidence, il cartonne. Depuis Les gens heureux lisent et boivent du café, Agnès Martin-Lugand a tissé une relation fidèle et impatiente avec ses lecteurs.

Nous l’avons rencontrée ; mais l’entretien, qui devait raconter les dessous du livre, s’est rapidement orienté vers une conversation à bâtons rompus sur les personnages avec qui elle entretient une relation passionnante.

 

Une évidence, votre septième roman, est sorti il y a un mois. Comment va Reine ?

Plutôt bien ! Pendant que les lecteurs s’en occupent, sa créatrice avance dans le processus de séparation. Le roman est porté par ses lecteurs, je les laisse mener leur vie ensemble.

 

Juste avant la sortie d’Une évidence, vous écriviez sur les réseaux sociaux avoir le cœur serré à l’idée de laisser Reine. Vous parliez du personnage, plus que du roman…

J’aime partager le processus d’écriture avec les lecteurs pour faire comprendre le lien que j’entretiens avec mes personnages et pourquoi, aussi, il me faut un an pour écrire un roman. A chaque fois que je sors un livre, on me demande « à quand le prochain ? », mais je ne peux pas recommencer tout de suite. Un roman par an c’est déjà un bon rythme.

C’est toute une histoire de construire une relation avec ses personnages : je suis tellement plongée dans leur tête que je ne pense d’ailleurs jamais au lecteur au cours de l’écriture. Je ne veux pas écrire une histoire pour les lecteurs mais une histoire que je peux porter.

 

Comment viennent les personnages ?

Reine est arrivée à la porte de mon imagination avec ses valises, son fils et son mensonge. J’ai eu envie de passer du temps avec ce genre de femme que je n’avais pas encore côtoyé dans l ‘écriture. Je me suis demandé qui elle était, comment elle en était arrivée là et pourquoi elle avait menti. Une fois qu’elle s’est installée dans ma tête, sa présence est devenue plus forte. Si je me pose des questions sur elle, les réponses arrivent d’elles-mêmes. Ensuite, à mon tour de prendre les bonnes décisions pour baliser sa trajectoire : qui va la faire avancer, la bousculer, et à qui vais-je avoir envie de la confronter en tant que personnage principal pendant un an.

 

"Je n’aime pas le jugement a priori"

 

Peut-on apprendre ce que sont les gens à travers la fiction ?
On peut comprendre et découvrir des vies qu’on ne connait pas, et éviter ainsi de juger trop hâtivement des réactions qu’on ne comprend d’abord pas. C’est ce que j’ai fait dans mes deux derniers romans. A la lumière du petit matin, paru l’an dernier, parlait d’une situation d’adultère : une femme qui tombait amoureuse d’un homme marié. Certaines lectrices l’ont d’abord jugée très durement. Juger est si facile. On juge en ignorant en général toutes les raisons qui ont amené tel ou tel à adopter l’attitude qui nous choque. Je n’aime pas le jugement a priori, sans argument, sans analyse et sans une connaissance complète de la situation.

Dans mes histoires, je présente la situation depuis l’intérieur d’un psychisme et ses nuances, parce que le réel est toujours complexe, jamais blanc ni noir. Sur les réseaux sociaux, les nuances de gris n’existent pas et nous prenons trop l’habitude de juger à l’emporte-pièce sur un présupposé dit « moral ».

Ainsi quelques uns ont commencé d’emblée, presque comme un réflexe, par réprouver le choix d’Hortense dans A la lumière du petit matin, mais ont fini par revenir sur leur jugement.  Ce processus empathique m’intéresse et me rassure : les gens réfléchissent et peuvent moduler et même changer leur opinion. Dans Une évidence, je n’ai pas voulu qu’on tombe dans le piège de juger cette femme qui ment. J’essaie de rester au plus près de sa façon de regarder les choses, en évitant toute distanciation. C’est Reine qui embarque les lecteurs et à eux de faire évoluer leur manière de penser et de la regarder, ensemble.

 

On dirait que l’opinion des lecteurs sur vos personnages vous importe beaucoup…

Oui car même si je ne suis pas mes personnages, même s’ils ne viennent pas de ma vie, je me sens toujours personnellement touchée quand on s’en prend à eux. Et puis parfois, les réactions un peu tranchées me permettent de voir où en est l’évolution du regard sur la femme. Dans certains esprits, elle reste vite jugée et condamnée… par les femmes elles-mêmes.  Je ne m’attendais pas à cela avant d’écrire.

Plus que tout, j’aime voir les lecteurs réagir, j’aime les rencontrer. Je sais que je leur dois ma place actuelle. Il n’y a pas d’auteur sans lecteurs. Il me semble indispensable de discuter avec eux et de les remercier. Cela ne fait pas partie du travail, c’est davantage une nécessité pour moi.

 

En quoi votre vie compose-t-elle un matériau pour vos histoires ?

Mes romans vieillissent et grandissent en même temps que moi, mais ce qui trame vraiment mes livres, ce sont toutes les questions qu’on se pose, d’un âge à l’autre : après quoi on court, qu’est ce qu’on veut pour être bien, simplement bien dans sa vie. Je le vois autour de moi, tout le monde se pose ces questions et beaucoup d’autres. Il y a tellement de situations inspirantes, par les modes de vie professionnels, la vie sentimentale, la maternité ou pas. Et on ne sait jamais vraiment qui on est. C’est dans ce puits de questions que je pêche celles qui vont bousculer mes personnages.

Dans le cas de Reine, c’est la question du passé qui revient toujours. On a beau l’enfouir, il revient ; inconsciemment il est possible que Reine ait mis en place le piège dans lequel elle tombe. J’ai choisi de la coincer, elle aurait pu mentir encore. Mais j’aime que mes personnages soient dans le conflit quand j’écris. Il faut que quelque chose éclate, que cela avance, que les situations s‘assainissent. Il faut bien mettre un peu de rage de temps en temps dans la vie.

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

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