2018, fossoyeuse de l’édition française ?

jeudi 04 janvier 2018

2018 commence abruptement avec la mort des éditeurs Bernard de Fallois et Paul Otchakovsky-Laurens, et celle du grand écrivain israélien Aharon Appelfeld

2018, fossoyeuse de l’édition française ?

Jean d’Ormesson disparaissant en décembre 2017, mais 2018 commence abruptement avec la mort des éditeurs Bernard de Fallois et Paul Otchakovsky-Laurens, et dans le même temps, celle du grand écrivain israélien Aharon Appelfeld.


Appelfeld, c’est cet écrivain intense et lancinant qui, jeune garçon de dix ans, s’évadait des camps en 1942, et qui, dans la quarantaine de livres qu’il a ensuite publiés, n’a cessé de revenir sur la vie et le destin du peuple juif, dans l’admirable traduction de l’écrivain Valérie Zenatti. Marqué par une vie déchirée très tôt par le nazisme et son indicible violence, il n’a eu de cesse de mettre des mots sur ce qui ne pouvait pas se dire. Il était un des écrivains majeurs dits de la Shoah et plus globalement de la condition humaine. Sa voix est l’une des plus importantes de la littérature israélienne. Il s’est éteint la nuit du 4 janvier 2018, à 85 ans.


Paul Otchakovsky-Laurens est mort. Un banal accident de la route le 2 janvier 2018, sur une île des Antilles a précipité la disparition de cet immense éditeur âgé de 73 ans. Son bras droit, Jean-Paul Hirsch, a annoncé la triste nouvelle le matin du 4 janvier seulement.

Paul Otchakovsky-Laurens, c’est P.O.L, la maison d’édition à l’élégante couverture blanche rainurée où se posent les écritures grisée et bleu profond du nom de l’auteur et du titre du livre. Ceux d’Emmanuel Carrère, Christine Montalbetti, Jean Rolin, Martin Winckler, Marie Darrieussecq, ou Charles Juliet. C’est sous cette couverture que Camille Laurens obtient le Prix Femina pour Dans ces bras-là en 2000, Atiq Rahimi le Goncourt pour Syngué Sabour en 2008. Sous cette couverture aussi que Mathieu Lindon obtient le Médicis pour Ce qu’aimer veut dire et Emmanuel Carrère le Renaudot pour son Limonov, en 2011. Mais P.O.L est d’abord une maison particulière, pas une famille, comme il est souvent l’usage de désigner les « petites » maisons d’édition, mais plutôt un clan d’environ 200 auteurs, publiés de façon artisanale au rythme, tout de même, de 45 à 50 livres par an. De la poésie, du théâtre, des formes innovantes et du roman d’avant-garde. Le comité de lecture ? C’était Paul Otchakovsky-Laurens, point.

S’il commence en 1969 comme stagiaire chez Christian Bourgois, Paul Otchakovsky-Laurens devient rapidement lecteur chez Flammarion avant de créer une collection à ses initiales chez Hachette. Il y publiera Perec et La Vie mode d’emploi. Le Livre des ciels de Leslie Kaplan est le premier texte qu’il publie sous sa propre bannière, en 1983, avant d’accueillir Marguerite Duras dont il publiera 7 livres, dont le culte La Douleur en 1985. "Je cherche dans les livres une certaine forme de trouble, de mise en péril", disait-il à Vincent Message pour un grand entretien donné à l’Université Paris 8 en 2016. Il y avait des blessures et des silences chez cet homme qui donnait la parole à des écrivains, faute d’avoir pu lui-même tout raconter.

Indépendant, exigeant, il aimait publier les livres qu’il aurait aimé avoir écrits mais sans pour autant reconnaître une « touche », une charte particulière à sa maison. Son audace, c’était d’accueillir des narrations singulières qu’il aimait découvrir dans des manuscrits d’inconnus, envoyés dans de grandes enveloppes épaisses. Il y aura Truismes de Marie Darrieussecq, puis La Maladie de Sachs de Martin Winckler qui sont parmi les auteurs qu’il a découverts et qui marquent, comme Emmanuel Carrère, l’histoire littéraire de leurs œuvres.

En janvier 2018, six romans sortent chez P.O.L : ceux de Nathalie Azoulai, René Belletto, Nicolas Fargues, Christine Montalbetti, Jean Rolin et Mathieu Lindon.

 

Karine Papillaud

 

 

Pour aller plus loin

- Le site des éditions P.O.L, conçu comme un vrai media : http://www.pol-editeur.com/

- La fiche du film qu’il a réalisé, Editeur, sorti le 29 novembre, à voir au Studio Galande à Paris

- Pour découvrir Aharon Appelfeld dans l’un de ses plus beaux entretiens radiophoniques.

- Et chez son éditeur, Editions de l'Olivier.

 

 

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