à qui se fier ?

Couverture du livre « à qui se fier ? » de La Cause Du Desir aux éditions Ecole De La Cause Freudienne - Huysmans
  • Nombre de page : 172
  • Collection : La cause du desir
  • Genre : Psychologie et Psychanalyse Revues
Résumé:

Éditorial de Marie-Hélène Brousse :

- Je vous le demande, qu'est-ce qui n'est pas un acte de foi ?
Jacques Lacan : C'est ça qu'il y a d'horrible, c'est qu'on est toujours dans la foire.
- J'ai dit « foi », je n'ai pas dit « foire ».
Jacques Lacan : C'est ma façon de traduire « foi... Lire la suite

Éditorial de Marie-Hélène Brousse :

- Je vous le demande, qu'est-ce qui n'est pas un acte de foi ?
Jacques Lacan : C'est ça qu'il y a d'horrible, c'est qu'on est toujours dans la foire.
- J'ai dit « foi », je n'ai pas dit « foire ».
Jacques Lacan : C'est ma façon de traduire « foi ».
La foi, c'est la foire. Il y a tellement de fois, de fois qui se nichent dans tous les coins, que malgré tout, ça ne se dit bien que sur le forum, c'est-à-dire la foire(1).

Ce petit dialogue se tint à Rome en 1974, où Lacan répondait à des journalistes italiens. Avec la même insolence tranquille que celle de Freud, soulignée par Serge Cottet dans l'article qui ouvre ce numéro de La Cause du désir, Lacan se déplace de la Rome capitale du judéo-christianisme, à la Rome Antique : de l'Un aux multiples ; on passe de La Foi, vertu théologale, aux fois, cacophonie des discours et compétition assurées, entre elles et en chacun.

À qui se fier, quarante ans après cet échange, en ce 21e siècle qui prend des allures hyper- moderne et médiévale à la fois ? C'est la question qui porte les sujets contemporains vers l'analyse, une question clinique brûlante donc. Qu'est-ce qui permet à l'analyste de rester en prise avec la subjectivité d'une époque, voire de l'anticiper ? L'attention portée aux signifiants singuliers qui ordonnent le discours analysant et non à une doxa momifiée en métalangue. Herbert Wachsberger, dans l'article qu'il consacre à la psychanalyse non lacanienne, le démontre. S'orienter sur le discours universitaire conduit implacablement à retirer au discours analytique son opérationnalité de symptôme, donc sa valeur de réel.

Alors, déboussolés !

Jacques-Alain Miller, au IVe Congrès de l'Association mondiale de Psychanalyse, en 2004, qualifiait ainsi les sujets hypermodernes. Depuis quand, demandait-il ?(2) Depuis « la fin de la morale civilisée », expression freudienne qui renvoie aujourd'hui à celle de « l'éva- nouissement du père »(3), remplacé comme maître du discours par le nombre ? Autrement dit, « depuis l'invention de la boussole », soit la science, ou - et ce « ou » n'est pas exclusif -, depuis la montée au zénith des objets ? Lacan, dans le Séminaire XVII, L'Envers de la psychanalyse, invente pour les objets contemporains le nom de « lathouse », produits des techno-sciences, vérités réduites à leur valeur de jouissance, c'est-à-dire à leur inutilité quant à la croyance. Onze ans ont passé, qui ont confirmé le déboussolage généralisé par la recherche tous azimuts de solutions par la croyance, validant la prophétie de Lacan : « La religion [.] a des ressources que l'on ne peut même pas soupçonner. Il n'y a qu'à voir pour l'instant comme elle grouille [.] à tous les bouleversements que la science va introduire, ils donnent un sens. Ils sont capables de donner un sens à n'importe quoi. Un sens à la vie humaine, par exemple. »(4) Voilà donc la question précisée : à qui se fier quand on vit dans l'aléthosphère ? Angoisse ! Ce numéro de LCD vous propose des réponses à cette question.

Celles des religions, d'abord, car elles font parler d'elles aujourd'hui d'une façon toni- truante à défaut d'être inédite : violence, tueries, anathèmes, martyres. Elles se proposent à la fois comme police des corps et guide des âmes en perdition : efficacité accrue par internet et vidéo. LCD a choisi de demander leur concours à des spécialistes du texte, Ron Naiweld, Antonio Di Ciaccia et Thomas Harding pour le texte religieux, et aussi, parce que l'inconscient c'est politique et que tout sujet est un texte, à des cliniciens, Régi- nald Blanchet, Pascale Fari et Guy Briole. Denis Crouzet, historien moderniste des guerres de religions, a bien voulu s'entretenir avec LCD.

Celles de la science, qui tiennent du paradoxe. Alliée, pour le meilleur et pour le pire, du discours du maître, elle provoque la chute des croyances traditionnelles en même temps qu'elle se propose elle-même comme croyance. Une série d'articles s'ouvre par le texte fondamental de J.-A. Miller sur Descartes et son désir de certitude. Miquel Bassols interroge l'actualité du binaire science / confiance, Éric Laurent et Henri Verdier en viennent aux incidences du nombre sur nos styles de vie, c'est-à-dire nos modes de jouir : méfiance numérique et ombre d'un nouvel ordre symbolique.

Celles de l'art : Gérard Wajcman et Laurent Goumarre montrent comment deux oeuvres mettent en question l'image, ébranlant la foi spontanée dans la perception.

Et les incrédules ? Dalila Arpin cerne l'incroyance, Michael Barkun analyse les théories du complot, et Serge July érige « ne se fier à personne » en guide éthique du journalisme. Scansion majeure, le texte de J.-A. Miller montre que l'exigence de transparence moderne ne fait que mieux ressortir l'oraculaire et l'obscur qui sont au coeur du sujet. La vérité subjective tient à l'acte et non à l'explication.
C'est la réponse de la psychanalyse. Elle se déploie dans les témoignages des analystes sur les résultats de leur rencontre avec l'Autre qui n'existe plus, comme dans les récits de cure, côté analysant, en proie aux impasses de l'impossible garantie du désir.

Pour ouvrir ce numéro, un introuvable de Lacan : « Des religions et du réel ». Quel meilleur sous-titre pour ce numéro et cet éditorial !

(1) Lacan J., Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques, Paris, Seuil, 2005, p. 95-96.
(2) Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005.
(3) Lacan J., « Note sur le père », La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 8.
(4) Lacan J., Le triomphe de la religion, op. cit., p. 79-80.

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