#Un livre, une question : A quoi tient la chance... et la malchance ?

lundi 06 juin 2016

#Un livre, une question : A quoi tient la chance... et la malchance ?

Suffit-il d’être optimiste pour avoir de la chance ? Peut-on apprendre à devenir chanceux ? Et d’abord, qu’est-ce que la chance ? Existe-t-elle seulement ? Pour le savoir, nous avons interviewé le journaliste Eric Thiéry qui a condensé toutes les connaissances scientifiques que nous avons sur ce sujet dans un ouvrage aussi savant que ludique, Le petit livre de la chance publié ce 10 juin 2016 aux éditions du Pommier.

 

« La chance n’existe pas : c’est une interprétation du hasard », dites-vous…

 

Eric Thiéry : La chance n’existe pas en effet, il n’y a que du hasard que notre cerveau va traduire en chance ou en malchance. C’est notre cerveau qui donne naissance à la chance ou à la malchance.

 

Vous citez pourtant le cas de Jean-François Daraud, « l’homme le plus malchanceux de France ». Ses malheurs innombrables ne sont pas le fruit d’une construction de l’esprit…

 

E.T. : 2317 jours d’hôpital, 1105 jours dans le plâtre… effectivement, tout cela est bien réel et d’autant plus troublant. Je l’ai encore appelé il y a quelques mois, il m’a raconté que la foudre était tombée sur Carcassonne et que la seule maison qui avait été frappée était la sienne ! C’est quand même fort de café. On comprend, de fait, comment notre cerveau qui traduit le hasard en chance ou en malchance peut nous amener à devenir superstitieux ou à développer certaines croyances. On essaie de se débrouiller, en fait, avec ce que notre cerveau interprète. Jean-François Daraud, lui, expérimente au quotidien la vraie poisse et, naturellement, il essaie d’y trouver un sens. Il se retrouve face à une sorte de vide, qu’il a besoin de remplir. Or, il n’y a pas d’explication. Il n’y a aucun sens à donner à tout cela. Pour vivre cette vie-là, il faut trouver les ressources en soi-même. Ce qui est épatant dans son histoire, c’est qu’il arrive malgré tout à faire face, c’est un incroyable résilient.

 

Cette résilience tient au fait que Jean-François Daraud est, dites-vous, d’une nature optimiste. Vous expliquez d’ailleurs qu’au départ, nous sommes tous optimistes et cela, une fois encore, en raison du fonctionnement de notre cerveau…

 

E.T. : Les neurosciences ont permis d’éclairer ce phénomène. Pour dire les choses en gros : quand on essaie de prévoir l’avenir, le cerveau préfère imaginer le meilleur que le pire parce que cela est plus simple, plus efficace en terme de stress. Le cerveau, en fait, gère mieux les informations positives que négatives. Sans ce « biais d’optimisme » du cerveau, nous serions d’ailleurs tous légèrement déprimés.

 

Qu’est-ce qui fait qu’au final, nous n’avons pas tous le même degré d’optimisme ?

 

E.T. : Les recherches ne permettent pas de le dire pour l’instant. Nos différences génétiques, hormonales, notre patrimoine héréditaire jouent nécessairement sur la façon dont notre cerveau va interpréter le hasard.

 

Ce dont on est sûr et qui est scientifiquement prouvé, c’est que les optimistes sont plus chanceux et les pessimistes moins chanceux…

 

E.T. : Hé oui ! On le sait grâce aux expériences menées par Richard Wiseman, en Grande-Bretagne. C’est quelque chose dont nous avons tous, en même temps, fait l’expérience : les gens souriants, positifs s’en sortent globalement mieux que ceux qui ont de la vie une vision plus étroite.

 

Est-ce qu’on peut améliorer, « positiver », notre manière d’interpréter le hasard ?

 

E.T. : Oui, bien sûr ! Le développement des connaissances scientifiques permet de faire des prédictions à chaque fois plus précises. Avec de bonnes informations, on peut améliorer la façon d’interpréter le hasard. On peut ici citer l’exemple de cet Australien qui avait calculé que pour gagner au Loto, il y avait 7 millions de combinaisons, qui, avec l’aide de sponsors et de nombreux relais, a réussi à presque toutes les jouer et qui, malgré cette défaillance, a gagné.

 

L’amélioration des connaissances ne permet pas cependant de maîtriser le hasard. Vous citez les prévisions météorologiques en exemple, qui se sont affinées mais qui ne sont pas toujours justes…

 

E.T. : Le fait est que, plus on améliore nos connaissances, plus on touche à quelque chose d’inconnaissable et d’imprévisible. On ne pourra jamais vaincre le hasard à 100 %. Mais, dans notre quotidien, nous n’avons pas besoin d’une précision absolue : nous avons du monde une vision imparfaite, ce qui fait que nous avons des besoins eux-mêmes imparfaits. Dans notre vie quotidienne, on peut considérer que l’on a vaincu le hasard. La connaissance que nous en avons nous suffit à faire notre vie.

 

Que dire dans le cas d’une menace que l’on sait certaine mais dont on ne peut prévoir l’échéance ? Face à la menace d’un nouvel attentat en France ou d’un tremblement de terre comme le fameux « Big One » de San Francisco, nous restons totalement impuissants…

 

E.T. : Dans un tremblement de terre, il n’y a pas d’intervention humaine. Si les hommes agissaient différemment, il n’y aurait pas d’attentat. On ne peut pas mettre ces deux exemples sur le même plan. En ce qui concerne le « Big One » de San Francisco, il est vrai qu’on ne peut pas savoir quand il va survenir mais les gens ont pris les devants : ils se sont préparés au pire en calculant les risques pour leurs maisons, en les mettant aux normes des constructions anti-sismiques, en adoptant certains réflexes… Lors du tremblement de terre qui a eu lieu à Tokyo l’an dernier, il n’y a pas eu de victime. Si on ne peut pas prévoir le moment où un événement certain va tomber, on peut quand même « borner » le hasard en prenant nos précautions : on peut l’empêcher de se transformer en malchance.

 

Dans votre livre, vous rapportez des tas d’histoires aussi surprenantes que troublantes. Il y a celle, notamment, de ce petit garçon sauvé de la noyade qui, neuf ans plus tard, sauve le mari de la femme qui l’avait sauvé, enfant. Ou encore celle de cet homme qui devient aveugle et qui, après avoir recouvré la vue, ne voit pas très bien. Tout se passe comme s’il y avait une certaine logique, peut-être même une certaine « esthétique », dans le hasard…

 

E.T. : Je suis d’accord avec vous. C’est particulièrement vrai dans le cas de Michael May, cet homme devenu aveugle qui après avoir recouvré la vue continue à ne pas bien voir. Cet esthétisme du hasard, on peut le voir aussi comme une sorte d’ « athéisme de la chance ». Je m’explique. Il y a des gens qui croient au hasard : les gens superstitieux, ceux qui lisent les horoscopes, par exemple. Ces gens, on pourrait dire que ce sont des « croyants ». L’histoire de Jean-François Daraud, « l’homme le plus malchanceux de France », démontre pourtant qu’il n’y a pas de sens caché, qu’il n’y a rien qui permet d’asseoir la moindre croyance. Il n’y a que du vide qui me fait penser à celui que ressent une personne athée en terme de religion. C’est pour cela que je parle d’ « athéisme de la chance ». La chance recouvre un vide, assez vertigineux.

 

Si on résume, la chance n’existe pas mais nous en avons besoin…

 

E.T. : Assurément. Nous en avons besoin parce que nous ne pouvons pas nous limiter à ce que nous connaissons de manière certaine. Tout au long de notre vie, nous sommes confrontés à des situations où rien n’est sûr, où nous devons prendre des décisions sans savoir si elles seront les bonnes. Sans notre croyance en la chance, nous n’avancerions pas, nous resterions figés, immobiles. Il n’en demeure pas moins important d’avoir conscience que la chance, comme la malchance, sont une construction de l’esprit. Libre à nous, ensuite, d’en faire ce qu’on veut.

 

Propos recueillis par Barbara Lambert

 

A LIRE : « Le petit livre de la chance », d’Eric Thiéry, illustrations de Pascal Lemaître, Editions Le Pommier, 80 p., 9 €.

 

 

 

 

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