Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot

lundi 25 novembre 2013

Un sujet qui dérange : le petit Français blanc qui rame, selon Aymeric Patricot

Les Petits Blancs d’Aymeric Patricot

Le nouveau livre d’Aymeric Patricot n’a pas fini de faire parler. Dans Les Petits Blancs (ed Plein Jour), il dessine le portrait d’une catégorie « socio-ethnique » dont ni les sociologues ni les historiens ne se sont encore sérieusement emparée, « le petit blanc ». Une réflexion sincère et intègre, appuyée sur des témoignages les plus divers possibles. Une manière de se faire une idée nouvelle des transformations sociologiques du pays, en s’armant fermement contre les inévitables récupérations à venir.

 

 

 

 

Il fallait un profil atypique comme celui d’Aymeric Patricot pour oser un tel sujet et savoir le décrire tout en nuances, sans aucun refrain idéologique. Professeur de lettres, ainsi qu’il le décrit dans Autoportrait du professeur en territoire difficile (Gallimard), romancier subversif parfois (L’Homme qui frappait les femmes (Leo Scheer)), Aymeric Patricot est un ancien HEC, qui, au retour d’une mission à l’ambassade de France au Japon, décide de passer l’agrégation de Lettres. Le reste se lit dans sa bibliographie, peu nombreuse mais sans futilité. Les Petits Blancs sont son dernier texte en date, entre document, récit et essai. 
Entretien.

-Vous consacrez un livre à ce que vous appelez « Les Petits Blancs ». Qui rangez-vous dans cette catégorie ?
J'appelle "petits Blancs" des gens qui sont à la fois pauvres et blancs. Mais j'insiste sur le ressenti : il est difficile, voire impossible, de définir des critères objectifs pour ce genre de choses. Je me base sur ce qu'on appelle une définition "constructiviste" de la race, c'est-à-dire qu'elle est avant tout perçue comme une construction sociale. Les "petits Blancs" seront donc des Blancs qui se perçoivent comme tels ou bien que l'on désigne comme tels - que ce soit pour les valoriser ou les stigmatiser.
 
-Il faut beaucoup de subtilité pour prendre en compte cette population qui n’est pas homogène, y a-t-il un socle commun à ces petits Blancs et quelle part de la population française représentent-t-ils ?
Il me semble que l'émergence d'une conscience "petit Blanc" pourrait être identifiée dans trois groupes, au sein de la société française actuelle : les paysans pauvres, les ouvriers ou anciens ouvriers, les citadins en grande précarité. Trois groupes évidemment très différents, très éloignés parfois. Mais qui partagent néanmoins certains ressentis, certaines difficultés. Par exemple, le sentiment d'une certaine misère qui vous menace ou qui vous rattrape. Ensuite, celui d'avoir une histoire distincte de celle de ce qu'on appelle les "minorités ethniques". Le petit Blanc ne s'oppose pas forcément aux membres des minorités. Souvent, même, il vit dans une précarité comparable et se sent solidaire. Mais, par la force des choses, il ne vivra pas les mêmes expériences. Les regards croisés, les vécus forgeront une expérience particulière. C'est un simple effet mécanique : si l'on admet que les populations d'origine immigrée vivent des parcours singuliers (par exemple dans le sentiment d'être parfois relégué), alors il faut admettre que l'expérience des "non-immigrés" est également distincte.
 
-Le Petit Blanc ne se définit-il pas par rapport au cliché du « Black »?
Je ne sais pas s'il se définit par rapport au cliché du "Black", en tout cas il subit sa part de clichés, comme tout groupe ethnique. Comment imaginer qu'il en soit autrement ? Et ces clichés seront véhiculés à la fois par les autres minorités et par la bourgeoisie blanche : des clichés sur le côté rougeaud, par exemple, la laideur physique ou même le racisme. Supposer que les petits Blancs sont forcément racistes, c'est un cliché équivalent à tout autre cliché raciste, précisément.

-Le petit Blanc et la petite Blanche ne sont-ils pas deux catégories également distinctes ?
Je suis amené à les distinguer, effectivement, dans leurs "rapports amoureux" avec les autres communautés. Hommes et femmes vivent parfois différemment la confrontation raciale. Franz Fanon, évoquant la posture du colonisé face au colon, par exemple en Algérie mais aussi dans toute l'Afrique Noire, évoquait la tentation qu'éprouvait le colonisé à séduire la femme blanche de manière à acquérir une sorte de statut de dignité, d'ailleurs illusoire. De manière symétrique, le colon pouvait être tenté d'abuser de sa position de domination politique pour exercer une sorte de droit de cuissage. Comment imaginer que ces anciens rapports d'humiliations, de compétitions narcissiques n'aient aucun prolongement dans les fantasmes que nourrissent les communautés les unes vis-à-vis des autres ? Et ces fantasmes sont de nature très différentes quand on est homme ou femme...

-Ce phénomène est-il récent ? Selon vous, se rattache-t-il aux conséquences de crises économiques successives ou à un héritage social et historique ?
En France, ce phénomène d'identification à une communauté, du moins de la part des Blancs, est récent, et même assez balbutiant. Il est la conséquence logique de la diversification ethnique de la société française. Il a été limité jusqu'à présent par l'idéal républicain, différent de l'idéal du melting-pot américain. Mais, pour paraphraser Simone de Beauvoir, on peut estimer désormais qu'on ne naît pas blanc, mais qu'on le devient : sur les territoires où le métissage bat son plein, les regards se croisent, les histoires se comparent et il est naturel, il est mécanique que l'on prenne conscience de sa couleur. Pour ma part, je n'ai pris conscience d'être blanc qu'à partir du jour où, jeune professeur, j'allais tous les jours travailler devant des classes qui ne présentaient aucun "visage pâle".

-La pauvreté a toujours existé en France. De quelle « modernité » les petits Blancs nous parlent-ils ?
Ils nous parlent d'une modernité qui devient plus complexe, car à la question sociale s'ajoute désormais (et l'actualité le prouve quotidiennement) une question raciale. Non pas que la seconde se substitue à la première, mais elle vient en compliquer les enjeux. La plupart des sociologues observent ce phénomène depuis le milieu des années 2000 et les émeutes qui ont éclaté en plein Paris.

-Qu’est-ce qui vous a amené à ce sujet ?
Tout d'abord le décalage entre ce que je vivais sur le terrain du métier de professeur, saturé de questions liées aux minorités ethniques, et la grande prudence, voire la pusillanimité, voire même le refus de regarder les choses en face, avec lesquelles les médias français traitaient de ces questions-là. Ensuite, ma grande consommation de culture américaine (cinéma, musique, littérature) m'a amené à prendre conscience de ce que pouvaient être la culture White Trash (les "Blancs dégénérés") et la richesse des questionnements à ce sujet, totalement mis sous le boisseau de ce côté-ci de l'Atlantique. Je me suis demandé pourquoi cette différence, entre un continent qui prenait le problème à bras le corps, et un autre qui décidait de l'ignorer. Sans doute parce que les Etats-Unis vivent depuis bien plus longtemps que nous la question brûlante de la confrontation raciale, sur leur propre territoire.

-Comment prépare-t-on et mène-t-on ce genre d’enquête ? Comment avez-vous rencontré les « personnages » dont vous retracez les trajectoires, et quels étaient vos critères de sélection ?
Je portais le sujet en moi depuis longtemps... En écrivant ce livre, j'ai d'ailleurs pris conscience que les romans que j'avais déjà publiés pouvaient s'apparenter, en fin de compte, à cette "esthétique white trash" que je définissais : des parcours de personnages fracassés par la misère, par la dureté de la vie. Quoi qu'il en soit, une fois le sujet précisé, j'ai à la fois fouillé dans mes souvenirs - j'en ai connu, des "petits Blancs!" - et je suis parti à la recherche de témoignages marquants : dès que j'entendais une connaissance évoquer une expérience se rapportant au thème, je partais en quête d'informations. J'ai fait plusieurs déplacements sur le territoire français. J'ai également guetté dans l'actualité tout ce qui pouvait être lié au sujet, et la matière est inépuisable.

-La haine de soi, de la France sont-ils une des clefs du problème ?
Je ne sais pas s'il s'agit d'un problème, et si la haine de soi est la clé de ce problème. Mais c'est l'un des aspects de cette "identité de petit Blanc", sans aucun doute. Plusieurs récentes affaires le mettent en lumière : les seuls cas où la justice française s'est prononcée sur un cas de "racisme anti-Blanc" ont par exemple été des cas d'insultes anti-Blancs proférées par des Blancs eux-mêmes. En fait, des petits Blancs détestant des Blancs bourgeois. Cela montre à la fois l'extrême prudence de la justice et surtout la haine de soi d'une partie de la jeunesse pauvre, qui interprète les gouffres sociaux, si profonds, en termes raciaux. Un petit Blanc traitant un Blanc bourgeois de "sale Blanc", c'est un signe de sa détestation du bourgeois autant que de sa propre souffrance et de l'image dégradée qu'il a de lui-même. Il retourne contre le privilégié l'humiliation, de type raciale, qu'il subit au quotidien.

-L’un de vos témoins, Laurent, dénonce la politique de la Ville de Paris qui, selon lui, ne fait pas de « diversification sociale mais raciale ». N’a-t-on pas perdu le sens de la « fraternité » en remplaçant « l’égalité » par le mot « diversité » ?
Non, l'idéal de diversité ethnique n'a pas totalement supplanté celle d'égalité sociale. Il s'est ajouté à lui. Mais force est de reconnaître que la Gauche, avec son tournant sociétal des années 80, son aveu d'impuissance face au chômage et son refus d'admettre que les tensions, sur le terrain de la diversité ethnique, se font "dans toutes les directions", l.a fortement valorisé le premier au détriment du second. Le désarroi du petit Blanc vient de là : il ne se reconnaît plus ni dans une Gauche qui s'adresse à tout le monde sauf à lui, ni dans une Droite qui reste très bourgeoise à ses yeux. En fait, la vraie tentation du petit Blanc, c'est moins de voter extrême gauche ou extrême droite que de se couper de tout monde politique me semble-t-il.

-Dans la conclusion, vous confiez votre hésitation à vous lancer dans un tel sujet, redoutant que des esprits un peu clichés ne vous accusent de faire le jeu des extrêmes. Vous espérez aussi que l’édition trouvera ce sujet pertinent et le publiera autant qu’elle le soutiendra. Vous publiez cette enquête aux éditions Plein jour. Pourquoi pas chez Gallimard ou Leo Scheer, vos habituels éditeurs ?
Pour le choix de l'éditeur, j'ai tout simplement décidé de travailler avec Florent Georgesco, mon précédent éditeur chez Léo Scheer : il vient de quitter cette maison pour fonder la sienne, "Plein Jour", consacrée aux documents. C'est en parlant avec lui que j'en suis arrivé à définir le principe de ce livre. Comme nous avions bien travaillé sur mes romans, il n'y avait aucune raison d'interrompre notre collaboration. Mais cette publication chez Plein Jour ne fait suite à aucun refus d'autre éditeur !

Propos recueillis par Karine Papillaud

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