Le cadavre exquis avec Emmanuel Grand, c'est parti !

mercredi 15 octobre 2014

Les internautes prennent la plume avec Emmanuel Grand

Le cadavre exquis avec Emmanuel Grand, c'est parti !

 

C'est parti pour un cadavre exquis du 20 au 30 octobre !
Chaque jour, les dix internautes sélectionnés devront selon un ordre de passage donné, continuer l'histoire débutée par Emmanuel Grand et le 3 novembre celui-ci conclura l'histoire.

Le ton semble donné pour le scénario d'un thriller qui nous étonnera tous !

Relisez également l'interview d'Emmanuel Grand 

 

 

 

Donnie 

"Donnie rangea la Chevy dans la file de droite pour prendre la 25 en direction du Nord. Avec 800 miles dans les pattes depuis Houston et ses yeux qui lui sortaient des orbites, il savait qu’il n’arriverait jamais à Albuquerque dans la soirée. Il sortit au hasard à Las Cruces et tomba sur un Motel 6 auquel il manquait deux lettres. Il claqua la porte du station wagon et se présenta au comptoir où un gros lard avec auréoles sous les bras lui fila une chambre au calme pour 25 dollars.
A minuit, il faisait encore chaud comme dans le cul du diable dans ce putain de pays et Donnie glissa trois quarters dans le distrib pour s’enfiler d’un trait une cannette de Dr Pepper glacée. Puis il fit le tour de la coursive en essayant de ne pas penser au savon que Braxton lui passerait le lendemain en contemplant le carnet de commandes famélique qu’il ramenait de son voyage d’affaire au Texas. « Enfoiré ».
Il trouva la chambre 12, mit la clé dans la serrure, jeta son sac à l’intérieur, régla la clim sur max, puis s’affala sur le lit quelques minutes avant d’enlever sa chemise et de se traîner jusqu’à la salle de bains. Alors, il poussa la porte, sa gorge devint sèche, ses poils se hérissèrent sur son corps et le seul truc qu’il parvint à articuler était : « Holy Shit… Motherfucker… »."

© Emmanuel Grand

 

La journée n’avait pas été assez pourrie, il fallait que ça continue. Passe encore la chaleur, la fatigue, les coups foireux de ses concurrents mais là, ça dépassait les bornes : un énorme serpent de bien deux mètres de long se tenait face à lui, dressé comme un totem Amérindien. Pas l’air bien amical le type !  Donnie regrettait déjà la paire de Weston achetée en solde le mois dernier grâce à la prime du contrat Flanigan ! 175 dollars pour du véritable python ce n’était pas cher mais il n’était pas sûr que la bestiole apprécie…Bon, keep cool ! Le sifflement se rapprochait lentement, résonnant à ses oreilles bien plus que la voix de Joe Cocker s’échappant d’une voiture en stationnement. Et maintenant ? Il attrapa le premier objet à portée de main, une immonde lampe de chevet, en reculant le plus naturellement possible quand il heurta une masse odorante et moite.
« Ah je vois que vous avez fait connaissance avec Jimmy ! Je ne savais pas trop où le foutre, et cette piaule est en plein soleil toute la journée. Il aime bien ça Jimmy ou alors c’est le numéro 12, va savoir ! Faut pas avoir peur, il a déjà bouffé ce mois-ci ! » L’obèse de l’accueil lui soufflait son haleine brulante dans le cou mais à ce moment-là Donnie bénit cette douce brise putride.

© Isabelle Brachet

 

Donnie en déduit rapidement que la chambre 12 n’était louée qu’une fois par mois. Il était le client de passage idéal, juste un peu en avance sur le timing digestif de Jimmy. Pris en sandwich entre ces deux êtres immondes, il brandit d’une main la lampe vers le crotale qui s’empressa de s’enrouler autour, crochets en avant, pendant que de l’autre il empoigna les couilles du Jabba-de-l’accueil. Se faire pétrir les valseuses c’est pas fun, mais se les faire bouffer par son NAC*... Affaire réglée.
Il remonta dans sa Chevrolet afin de quitter cet endroit digne d’un roman de Stephen King. L’odeur de pisse émanant de sa main lui donna un haut-le-cœur, il ouvrit la fenêtre. Malgré la fatigue, il reprit la 25 jusque Éléphant Butte. Il s’arrêta près de l’aéroport et chercha un endroit pour piquer un roupillon bien mérité avant de rejoindre Albuquerque au lever du soleil.
Ce n’est pas le soleil qui réveilla Donnie, mais le contact froid du silencieux d’un 44 Magnum sur sa tempe, braqué par une blonde plantureuse.

*NAC (Nouveaux Animaux de Compagnie)

© Martine Hagnier

 


L’imposant hummer de Braxton se tenait juste à côté de sa chétive Chevrolet. Soudain, Donnie sentit son corps frissonner, se raidir. Le foutu du bougre était un diable d’impatience, impossible d’attendre demain. Braxton, le diable lui-même n’en voudrait pas comme acolyte.
La blondasse balança plusieurs sacs inertes. « Holy Shit » La noirceur de ces yeux rayonnait, ces beaux escarres lui donnaient un air doux. Un air de vautour affamé. Aucune trace de bonté, ni de générosité. Cette femme semblait être la harpie parfaite... « Encore une foutue mission ».
Brandy ouvrit brutalement le coffre de la Chevrolet, les bras musclé, tatoué à outrance. Le sourire maléfique de Braxton restait de marbre, la gonzesse se posta à côté de lui, le flingue caché dans une jarretière trop petite pour sa cuisse potelée. Donnie se sentait défaillir. Plus aucune force. Plus aucun espoir, il savait qu’il était coincé. Plus aucune alternative, il devrait mener à bien cette dernière mission. « The fucking last one ». Il ouvrit l’enveloppe, une liasse de billets tomba à ces genoux. La seule satisfaction ! Tout en lisant, li visage de Donnie prit une couleur blanchâtre. Un haut-le-cœur. La bouche amère, le goût de la bile l’emplit. Avec un effort surhumain, Donnie ouvrit le coffre. Une odeur emplit ses narines.

© Anne Hoareau

 

Par quel miracle... Ou plutôt par quelle aberration ce foutu python avait-il atterri dans le coffre ? Il croyait s'en être débarrassé une fois pour toutes la veille au soir. Dans un brouillard, il entendit la voix de Braxton, moqueuse.
-  Alors, on capte pas les messages subliminaux? 
Le rire de la fille, crécelle grinçante qui lui agressait les oreilles, ponctua la phrase. L'odeur du python en décomposition, assortie du parfum pisseux du gros lard du motel, acheva de l'anéantir. Il eut à peine le temps de se demander comment " ils " avaient réussi à faire entrer les deux tourtereaux dans le coffre de sa Chevy sans le réveiller, avant de chanceler, le cœur au bord des lèvres.
- Oh là, tu nous fais pas ta gonzesse, beugla Braxton en le rattrapant au vol. T'as déjà une putain de baraka que je sois venu en bonne compagnie - il coula un regard porcin vers la blonde, qui émit un nouveau ricanement - te mâcher le boulot. Now, make your job ! Nous, on se tire. 
Deux claquements de portières plus tard, Donnie se retrouvait seul avec sa voiture et son coffre bien garni. 
- Shit happens, soupira-t-il.


© Arielle Maidon

 

 

C’était la première fois qu’il se trouvait dans une telle situation. Les événements s’étaient succédés. Atterré, déboussolé, il ramassa les billets, se jeta sur son siège. Il en avait fait dans sa chienne de vie, mais toujours conscient, il évaluait les dangers et savait dire non quand ça dépassait ses compétences ! Là, apparemment il était pris pour un autre, cette affaire dépassait les petits traffics auxquels il était habitué sur la route qu’il parcourait régulièrement. Pris pour un autre ou ils n’avaient pas eu le choix ! Alors ils s’étaient ditqu’il ferait l’affaire ! Ils s’y étaient pris de telle sorte qu’il n’avait rien pu dire. Il avait bien pensé que fricoter avec ces types ne pourrait que lui apporter des ennuis. Puis ilavait rigolé, il savait ce qu’il faisait, ne prenait que des affaires sures et qui rapportaient gros. Les affaires se négociaient sur la route déserte, personne ne pouvait rien supposer !

Tout le long de cette route, il était connu pour sa régularité. Semaine après semaine on le voyait passer, toujours souriant, affable. Les shérifs le saluaient quandils le rencontraient.

Le coffre plein, les billets ramassés à la hâte et enfouis dans les poches intérieures de sa veste, pensif, il relisait les consignes. Il prit sa décision. Sur la route, il mettrait le feu à sa voiture, la balancerait avec son chargement dans un ravin, le feu nettoierait tout. Il repartirait, riche, vers une autre vie.


© Nicole Mallassagne

 

Ragaillardi, il rejoignit la 25 en direction d'Albuquerque tout en réfléchissant à un endroit où il serait facile de faire disparaître la voiture. Les opportunités ne manquaient pas sur cette route qui longeait le Rio Grande et l'idée lui vînt rapidement d'aller voir en amont d'Elephant Butte Reservoir que traverse le fleuve, où un relief escarpé tombe directement et de toute sa hauteur dans les eaux profondes du lac. Clignotant à droite, le voici parti sur de petites routes goudronnées qui deviennent chemins carrossables avant de finir sentiers cabossés tout juste assez larges pour le gabarit de la Chevy. Suspension à la limite de la rupture, châssis martyrisé par les roches qui affleurent, pied au plancher et moteur emballé sur la vitesse lente... Ça passe ou ça casse ! Un ultime rodéo, roues gauches dans une ornière, roues droites dans le vide, essieu arrière raclant le dur... la carrosserie vrille, le pare-brise éclate, le moteur cale mais le bord de la falaise n'est plus qu'à quelques mètres. Donnie sortit, se débarrassa des éclats de verre, mit machinalement la main aux poches intérieures de sa veste, passa derrière la voiture et s'apprêtait à pousser quand une voix derrière lui : « Vous voulez un coup de main M'sieur ? » 

© Dominique Léger

 

Il se retourna et vit un vieil homme qui le narguait. « Holy Shit... Motherfucker...
Son cerveau carburait à 100 à l'heure, il n'allait pas se débarrasser de ce témoin gênant, il n'avait jamais tué personne. Il s'approcha du vieux et vit qu'il n'avait nullement peur de lui. Muet il le fixait ; que faites vous là finit-il par demander. « Je suis en panne, j'ai crevé un pneu et je n'arrive pas à le changer. »
Il le suivit le plus naturellement du monde et répara la roue. « Vous voulez venir chez moi, vous avez besoin de repos non ? » Il se mit au volant, 50 miles plus loin il se retrouva dans une ferme immense et très isolée. Il fallait la trouver. Pour la première fois il se détendit, la fille du vieux lui sourit, rajouta un couvert. Elle était belle comme le jour... Il sursauta quand le vieux lui demanda s'il voulait rester quelques temps et travailler pour lui.
Il accepta en pensant qu'il allait avoir un peu de temps pour réfléchir à cette situation, le vieux ne lui posa aucune question. Juste du travail et l'immensité des montagnes.....

© Chantal Lafon

Donnie fut réveillé aux premières lueurs de l’aube. Un coup d’œil furtif au papier décrépi, une odeur de fumier à relever les morts, mais qu’est-ce que ?
Un coup frappé à la porte, instantanément tous les événements de la veille remontèrent à sa conscience. Ce coup-ci, il s’était vraiment mis dans la merde !!!
- Entrez.
- Ah c’est bien mon gars, t’es debout ! café en bas dans 5 minutes et après je vais avoir besoin de toi pour réparer ma clôture. J’ai plus l’âge de courir après ces foutus vaches.
Le vieux conclut sa phrase dans une quinte de toux, une vraie pub pour ces connards anti-tabac. La brûlure du café dans sa gorge ramena Donnie à ses priorités. Il n’avait pas plus d’un jour ou deux pour se débarrasser de ses passagers du coffre. Après, vu la chaleur qui régnait à cette époque de l’année, l’odeur le trahirait. Il devait absolument se calmer, garder la maîtrise, ne pas laisser les images de Braxton, de sa blondasse, du gros ou même de ce putain de python lui obscurcirent le jugement. Inspiration ! Expiration !
Come on ! s’encouragea-t-il, en se levant pour suivre le grand-père. Une chose après l’autre, first, garder la confiance du fermier, and then... et bien, il avait encore un peu de temps pour trouver une solution.

© Alexandra

 

La clôture fut rapidement réparée, même si Donnie n'avait pas l'habitude des travaux manuels. Le grand-père l'avait laissé au milieu du champ, avec quelques outils, et était parti car "il avait mieux à faire". Donnie se demandait quelle activité l'attendait dans cette ferme oubliée au milieu des montagnes mais il voulait le voir disparaître pour s'occuper de son python et de son obèse. Il n'attendit donc pas que le vieux soit revenu pour faire un petit tour de la propriété afin de trouver une cachette propice à la disparition des deux mastodontes. Les champs s'étendaient à perte de vue, entre les montagnes et une forêt très sombre, et c'est donc naturellement vers l'obscurité que se dirigea Donnie. 
Les arbres étaient espacés, beaucoup trop pour dissimuler ce que Donnie voulait, il lui fallait trouver un buisson, un tas de ronces, un renfoncement. Il s'approcha alors d'une étrange construction de pierre, une maison en ruine. Perfect ! Qui irait fouiller dans un tas de débris pareil ! Mais en s'avançant, il eût la surprise d'entendre des cris provenant de l'intérieur, des cris comme il n'en avait jamais entendu auparavant.

© Manon Jacquart 

 

Normal.  Donnie n’avait jamais assisté à une bataille entre cochons sauvages. Dans cette ruine improbable on n’était pas loin des combats de coqs ou de chiens, organisés aux quatre coins du monde par les habituels malades mentaux de service. Sauf que là les cochons n’avaient pas eu besoin d’un coach pour tenter de se démonter entre eux. Une demi-douzaine de bestioles immondes se mettaient en sang dans l’abri de nuit improvisé et sans doute par manque de nourriture. « Vous voulez de la barbaque ? » se dit Donnie. « Vous allez en avoir ! » Moins d’un quart d’heure plus tard et avec un rythme cardiaque soutenu, Donnie revenait sur les lieux avec sa bagnole qu’il rapprocha le plus près possible de la ruine en reculant sur un chemin forestier. Le plus dur restait à faire. Jimmy le reptile et son oncle obèse commençaient à chlinguer gravement. Donnie lâcha une gerbe dans un fourré alentours histoire de n’avoir plus rien à vomir et vint enfoncer sa main dans la bouche du gros putride afin de vérifier s’il avait un dentier. Deux ans avant, dans l’Oregon, il avait entendu parler d’un fermier que l’on avait pu identifier grâce à ses fausses ratiches après qu’il eût été affectueusement  bouffé par ses cochons.

 © Jean-François Simmarano

 

Dans une demi-heure, le soleil rouge disparaitrait derrière les collines poussiéreuses de San Andres. Donnie était assis sur un bloc de calcaire, épuisé, sa scie égoïne à la main. Un tas de visages défilaient devant lui ; maman Donaldson qui lui faisait les gros yeux, Graziela, la petite vendeuse du 7/Eleven en haut de Parker Street et le juge Garret, un type énorme à moustache avec un front large comme un porte avions. “Non Monsieur le juge, je l’ai pas tué. C’est pas  moi, je vous jure…”, disait-il en s’étranglant d’un rire maléfique qui n’était pas le sien et en tendant ses avant-bras couverts de sang vers le magistrat. A ses pieds, les grognements des cochons se mêlaient aux claquements de leurs mâchoires et aux obscènes bruits de succion de leurs babines dégoulinantes. Donnie revit ses deux derniers jours en un flash, le python, le 44 Magnum sur la tempe, le Hummer de Braxton, la blondasse, les shérifs sur la highway 25, l’odeur de pisse sur ses mains, sa tire explosée, le vieux et sa putain de clôture bousillée, les cochons sauvages cannibales et il soupira… “Not my fucking day…”

 © Emmanuel Grand

 

Merci à tous les participants pour leur contribution très imaginative !

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