La bibliothèque idéale de Grégoire Delacourt

mercredi 18 janvier 2012

La bibliothèque idéale de Grégoire Delacourt

Ou plutôt la liste de ses envies littéraires, non ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Tintin en Amérique d’Hergé
7 ans.
Je fus terrifié par la scène dans les Etablissements Slift (lorsque Tintin est poussé dans le malaxeur d’où sortent directement en boite le corneed-beef, les saucisses, la graisse à frites). J’imaginais que toutes les boîtes de conserve conservaient la peau, les os, les poils de ce qu’on mangeait. Ma mère n’a pas pu ouvrir une boîte pendant des années et a détesté Hergé à cause de ça.

 

 

La trilogie de Pagnol (César, Marius, Fanny)
14 ans.
Ce fut un vrai choc. Il n’y avait que des dialogues et pourtant, je voyais tout. Le café, le port, le pastis qui coule, la douleur des hommes. Les mots coulaient, comme de l’eau. Ce fut la première fois où je découvris que les choses de l’amour pouvaient être aussi haletantes, comme un thriller; que le oui ou le non que l’on attend de quelqu’un qu’on aime peut être une arme. 

 

Un léger décalage de Sempé
17 ans.
Quel cadeau ! Tout y est. L’élégance cynique, le cynisme élégant ; la morale aux moralistes, le détachement ; le scalpel des dessins, la lame des mots. C’est l’art de l’économie. Vingt pages de romans en quelques coups de crayons et quelques mots. Un livre qui me fera découvrir tout Sempé et surtout cet art absolu du « léger décalage ».

 

 

 

Chez les heureux du monde d'Edith Wharton
25 ans.
Un livre terrifiant et sublime. Une écriture précise comme une dentelle d’Argentan. Des sentiments autopsiés, déchiquetés sous la plume lumineuse de l’américaine. Lili Bart, un personnage inoubliable ; magnifique et misérable. Une chute fascinante.

 

 

 

La comtesse de Cagliostro de Maurice Leblanc
25 ans.
Un livre qui raconte la plus belle des histoires d’Arsène Lupin : son éducation par Joséphine Balsamo (âgée de 106 ans ou de 30 ?) qui en fait un voleur et surtout un amant formidable. Un livre sur la possession amoureuse. Un roman inouï paru en 1924 qui (comme Belle du Seigneur quarante-quatre ans plus tard, mais dans une écriture modeste, presque scolaire) avoue que la passion est douloureuse et rend assassin (surtout de soi-même). 

 

 

Tralala d’Hubert Selby. Jr
28 ans.
Un choc. Quelques pages d’une nouvelle au cœur de Last Exit to Brooklyn et tout s’effondre. C’est l’une des choses les plus tristes que j’aie jamais lue (avec Rafael, derniers jours de Gregory Mcdonald). Un texte sur la déshumanité, la fin de soi, la fin de tout, emballé avec les mots flamboyants et fous de Selby ; l’écriture comme une expiation.

 

Chocolat amer de Laura Esquivel
30 ans.
Un livre qui me dévore dès l’ouverture. Au Mexique, pendant la révolution. Dans la cuisine d’un ranch une mère perd les eaux, des centaines de litres (oui, des centaines) qui se répandent sur le sol. On l’aspire avec du gros sel qu’on récupère ensuite, une fois sec. Avec ce sel, une femme va cuisiner et dans chaque recette désormais, passeront ses sentiments. La passion, la peur, le dégoût, l’impatience… Un livre qui m’apprend que toute écriture est possible, surtout pour dire l’impossible (que je devine être la poésie).

 

 

La balade entre les tombes de Lawrence Block
34 ans.
La rencontre avec un personnage épatant, Matt Scudder (la version masculine de la sublime Lorraine Page de Lynda la Plante). Une écriture jubilatoire, chaude comme du Bourbon. Tout y est. Le suspens. La culpabilité. Le désordre du monde. Le mal des hommes. Et cette horreur que je découvre : les snuff movies. La perversion qui n’a plus de limites. Un livre dont je sortis in extremis, comme à la surface d’une eau après une plongée trop longue.

 

Le grand silence de Loup Durand
35 ans.
Après le noir de Block, le blanc de Durand. Un livre étonnant, clair, lumineux. Un livre sur l’enfance qui s’éloigne, la pureté qui ne dure jamais. Un thriller poétique, écolo sans doute avant l’heure. Une écriture fluide, magique. Un très beau voyage.

 

 

 

 

Il a jamais tué personne, mon papa de Jean-Louis Fournier
50 ans.
Une tromperie sur la marchandise. Je l’ai lu en pensant que c’était un roman et j’ai découvert à la dernière page la photo du papa en question et de son petit garçon (le futur auteur) allongé à ses côtés. Et les larmes sont sorties. A cause de la vérité. L’écriture drôle qui cache une extrême souffrance ; des rires pour faire taire les cris. Une écriture brute, découennée, essentielle. L’impudeur au plus haut niveau d’élégance. Le livre qui m’a fait rencontrer Jean-Louis qui a fait exister mon premier livre, L’Ecrivain de la Famille.

 

 

Karine Papillaud

Ecoutez également l'Interview exclusive de Grégoire Delacourt

La liste de mes envies, Grégoire Delacourt, Jean-Claude Lattès, (2012)

Où trouver « Il a jamais tué personne, mon papa » en librairie ?

Service proposé en partenariat avec Place des Libraires

Les dernières discussions

Il n'y a pas encore de discussion sur cet article
Soyez le premier à en lancer une !

Lancez une discussion

Pour lancer une discussion, vous devez être connecté...
Vous n'avez pas encore de compte ? Rendez-vous ici et laissez-vous guider !