"La Ballade du Calame" d'Atiq Rahimi (L'Iconoclaste)

lundi 24 août 2015

Du verbe au trait, du trait au verbe

"La Ballade du Calame" d'Atiq Rahimi (L'Iconoclaste)

"La Ballade du Calame" est un portrait intime dans lequel Atiq Rahimi se libère des mots pour mieux raconter, en traits et en courbes, sa singulière histoire d'homme qui a fui l'Afghanistan et s'est réfugié en France. Un récit qu'il laisse s'écrire, plus qu'il ne l'écrit au fil de son calame, une tige de roseau creuse d'où s'écoule la craie blanche.

Au premier verset du Prologue de l'évangile selon Jean, "Au commencement était le verbe", Atiq Rahimi répond "Au commencement (…) le verbe est toujours absent." Les mots s'enchaînent.

 

La force du roseau

Le récit commence la nuit. "Au commencement… il fait nuit", comme pour mieux aller vers la lumière, vers le lumineux espoir de l'exil.

Entre calligraphie et poèmes, Atiq Rahimi nous emporte, plus qu'il ne nous emmène, dans cette incroyable expérience de l'exil qu'il raconte par petites touches qui, pudiquement dépeignent l'inénarrable.

Un exercice audacieux dans lequel l'auteur mêle la calligraphie persane à son récit, choisissant chaque lettre, pour sa sensualité graphique et commençant par la première, l'alef, lettre sacrée, avec laquelle il ne faut jamais s'amuser.

De trait en trait, la mémoire s'empare de la parole, dévoilant l'histoire d'une vie. À l'instar du souvenir de sa mère qui faisait boire à ses enfants "au petit matin un verre de versets calligraphiés du Coran".

L'écriture de l'errance

Les années passant, Atiq Rahimi choisit de la poésie. Avait-il le choix ? Le poème n'est-il pas la traduction de l'errance de l'âme. Et le jeune homme découvre l'Inde. Un premier exil fondateur qui l'éveilla.

Ce récit, ponctué de graphismes libres et de poèmes, est tout en contraste, narrant avec douceur, le choc culturel que doit intégrer l'exilé et la richesse qu'il lui prodigue. Mais Atiq Rahimi constate "L'exil ne s'écrit pas. Il se vit."

Au fil des pages, la calligraphie se fait callimorphie, tracés forts ou mourants, respirations visuelles qui racontent l'inexplicable… "lettres sans destins, êtres en exil".

Et pendant "la Ballade du Calame", le temps a suspendu son vol. La fragile tige de roseau a tissé une poétique dentelle, moucharabieh lexical qui laisse passer le souffle des doux souvenirs et dissimule la cruauté de la réalité.

"La Ballade du Calame" est le troisième livre qu'Atiq Rahimi a écrit en français. Un récit à la sensibilité raffinée et à l'écriture d'une délicatesse extrême. Une œuvre d'art littéraire unique.

 

Né en Afghanistan à Kaboul, en 1962, Atiq Rahimi, écrivain et cinéaste, a trouvé refuge en France, il y a trente ans. En 2008, il reçoit le prix Goncourt pour son premier roman écrit en français, Syngué sabour, pierre de patience, qu'il adaptera au cinéma en 2013.

 

Agathe Bozon

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