Karoo de Steve Tesich

lundi 16 juillet 2012

Petite mélodie pour la fin d’un monde

Karoo de Steve Tesich

Depuis le début du printemps 2012,  un roman défie la campagne présidentielle qui s'accompagne habituellement d'une crise du livre. Tout doucement mis en vente, il s'est appuyé sur l'enthousiasme des libraires pour rigoler vers les grands axes médiatiques et déferler en masse dans les meilleures ventes : Karoo, de Steve Tesich (ed; Monsieur Toussaint Louverture) est ce livre pas comme les autres, qu'on ne descotechera pas des vacances.

 
 
 
 
 
 
 
 
Au moins, on ne soupçonnera pas l’auteur d’avoir ourdi un plan media sophistiqué pour le lancement de son livre, puisqu’il est mort en 1996, juste après l’avoir écrit. Lui qui était aussi scénariste et dramaturge n’aura donc jamais connu la postérité de son livre, plus célèbre désormais que son auteur. Karoo est le nom de son héros, un drôle de type, scénariste lui aussi, ou plutôt spin doctor pour l’industrie des séries américaines au début des années 90. Riche, mondain, alcoolique, en cours de divorce avec une grande blonde, il est le pur produit de cette société bling et toc où il évolue avec aisance. Jusqu’au jour où il s’aperçoit qu’il n’arrive plus à s’enivrer.
 
Un détail, mais de taille : Karoo n’est plus vraiment de la fête puisqu’il s’observe sobre, boire jusqu’aux excès les plus intenses sans ressentir le moindre effet. C’est alors que sa vie bascule, dans cette lente distorsion du personnage avec sa vie. Avec cela, son assurance-vie est arrivée à bout de course et il décide de ne pas la renouveler. Autant signer son acte de mort comme lui signale son comptable, et pourquoi pas ? Peu à peu, tout se gangrène et se désagrège lentement sous les yeux de Karoo qui continue de prendre la narration du roman à bras le corps, dans un « je » désenchanté mais insouciant, bourré d’humour et prophète de sa propre catastrophe. Il voit sa vie se dématérialiser devant ses yeux et c’est un producteur de cinéma qui symboliquement va se l’approprier. Comme s’il fallait passer par la fiction pour que les choses existent vraiment.
 
Steve Tesich a choisi de raconter la déréliction d’une société en l’incarnant à la première personne et l’effet est à la fois rare et saisissant. Karoo est un roman du temps présent, celui qui voit l’entertainment prendre le pouvoir sur la relation humaine. A l’époque de l’histoire, 1991, point encore de téléphone portable, de télé-réalité française ni de facebook, mais le terrain se prépare pour l’inévitable mise en scène virtuelle des liens interpersonnels. La petite maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture a déniché ce texte inédit en France et s’apprête à le publier en Espagne et en Italie, fort d’un écho étonnant dans l’Hexagone. La société qu’il dépeint a vingt ans, mais le naufrage des valeurs, des idéaux qu’il met en scène se prolonge aujourd’hui, et permet de comprendre les racines de la lancinante et ontologique solitude humaine. 
 
 
Karine Papillaud
 
Karoo, Steve Tesich, ed. Monsieur Toussaint Louverture, (2012)

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