Interview d'Ingrid Astier

mardi 10 septembre 2013

La nouvelle papesse du crime à la française

Interview d'Ingrid Astier

Quai des enfers et Angle mort : deux romans seulement ont suffi à distinguer Ingrid Astier parmi les nouveaux talents du polar à la française. Féminine jusqu’aux bouts des ongles mais dotée d’un sang froid à faire pâlir les gros durs, elle écrit chaque livre après une enquête minutieusement fouillée.

Ainsi pour Angle mort, son dernier opus, elle a non seulement hanté les bureaux du quai des Orfèvres, mais fréquenté des banlieues plus dangereuses les unes que les autres, pour rencontrer, la nuit, des braqueurs, entrer dans leur langue et dans leurs usages. Ingrid Astier a un mot d’ordre : la loyauté, d’abord à son texte, car c’est une littéraire pur sang, mais aussi pour ses sources qu’elle protège et respecte.

Rencontre avec un écrivain à la langue et aux méthodes vraiment pas comme les autres. 

 


-Vous publiez Angle mort (Gallimard) trois ans après votre premier roman, Quai des enfers. Que s’est-il passé pendant ces longs mois ?
Une plongée en bathyscaphe ! Une disparition… Je ne conçois pas l’écriture sans ce côté longue expédition — je parle d’ailleurs toujours de course en montagne, ou de traversée maritime pour évoquer l’écriture. J’ai besoin de briser les amarres, de quitter mon quotidien, ma vie, et même mon identité, au profit d’une terre inconnue (le roman) et d’identités multiples (les personnages). Après, la difficulté est de tenir et d’y croire, avec l’imaginaire pour seul horizon. C’est une traversée solitaire, engagée et exposée.

-Trois ans de préparation, c’est beaucoup, le temps de préparation pour un documentaire cinématographique… Que cherchez-vous à mettre en œuvre à travers un roman ?
Je ne cherche rien. Un roman tient pour moi dans les mains. Il n’a rien à prouver : il est son propre monde. On décide d’y entrer ou non. Le lecteur doit accepter le voyage. Et moi je dois lui donner envie de s’enrôler. Avec la brigade fluviale dans Quai des enfers pour sonder la Seine, avec des braqueurs ou une trapéziste dans Angle mort… Voilà le vrai exotisme promis par le roman ! En revanche, tout doit tenir debout. Je prends très au sérieux la relation de l’écrivain à son lecteur. Il y a un pacte à respecter, un pacte qui tient de la grâce et qui repose sur la vie par procuration. Je dois croire à mon histoire, pour que mon lecteur croie à mes personnages. Trois ans sont indispensables pour me familiariser avec mes sujets, pour abolir la distance entre mes personnages et moi. Derrière les détails, il y a des risques, de longues nuits de terrain, seule. On n’improvise pas la façon dont un braqueur démonte son Colt Diamondback avec un marteau en peau de belle-mère…
J’aime aussi l’idée du kidnapping en écriture : quelques lignes, et l’on vole un inconnu à son quotidien. Qu’il ou elle passe une nuit blanche, et je suis récompensée de tous mes efforts. Le rêve de mes romans noirs est, sans doute, la nuit blanche de mes lecteurs.

-Pourquoi avez-vous choisi le polar comme lieu d’expression littéraire ?
Parce que le roman policier est une terre de liberté. On y croise tout le monde, tous les milieux, toutes les langues. Ce n’est pas qu’il en ait l’exclusivité — mais l’évidence. En même temps, un lecteur rencontré dernièrement, qui a chez lui plus de 30 000 livres, dont 333 Série Noire, me disait que pour lui, Angle mort et Quai des enfers repoussaient les frontières du roman policier. C’est vrai que j’avais envie de le faire respirer. Il y a toujours un contrepoint poétique dans mes romans, apporté par un pêcheur à la mouche, une trapéziste, un philosophe-harangueur, un contemplatif…
Après, le roman policier m’offre un beau terrain de jeu pour osciller entre bâtisseur et dentellière. C’est une cathédrale, où chaque détail doit être précis. Dans ce genre, l’on ne peut se moquer du lecteur. Il y a une mécanique à respecter, toute une horlogerie à huiler, un 1, 2, 3 qui ne pardonne pas. Si vous plongez le lecteur au 36 quai des Orfèvres, il doit y être. Si vous le mettez au milieu des Haïtiens près du Stade de France à manger du poulet boucané, il doit se sentir assis au milieu d’eux, à jouer au bézigue. Tous les lieux existent dans mes romans, que ce soit le bureau 324 de la Crime et sa tête d’alligator empaillée, la caravane d’Adriana au cirque Diana Moreno ou une épicerie africaine avec bar clandestin à Aubervilliers. Grâce au roman policier, qui rejoint dans mon esprit le roman d’aventures, le lecteur mène une vie romanesque. Une vraie vie, en somme…

-Dans quelle lignée du polar vous situeriez-vous ?
Je ne me sens aucune filiation. Aurélien Masson, qui dirige la Série Noire chez Gallimard, juge d’ailleurs singulier l’équilibre entre réalisme et imaginaire dans Quai des enfers et Angle mort. Les classifications m’ennuient. Il y a un côté épingleur de papillons à vouloir faire entrer un roman, rebelle par excellence, dans des catégories. J’aime qu’un univers, un style et des personnages aient leur gravitation solitaire. C’est leur empreinte qui restera, au sortir du livre. Angle mort ne redoute pas l’incivilité. Ce roman ne prône pas la liberté pour se laisser enfermer…

-Vos romans ne sont jamais de la pure fiction. Ils respectent précisément les codes, la langue et les usages des métiers que vous mettez en scène. A quoi correspond chez vous ce besoin de réalisme ?
Je pars d’un terreau naturaliste fort pour le subvertir par l’imaginaire. Je ne vise absolument pas le documentaire. Mes romans sont de la fiction, au sens où je construis un univers romanesque, où je décide des télescopages. Je choisis entièrement mon aire de jeux — la notion de territoire est d’ailleurs primordiale. Mais je tiens à l’existence des lieux, comme au respect de chaque milieu. Comme je suis nostalgique, je crois à cette fixation par l’écriture. Si on lit Angle mort ou Quai des enfers dans cinquante ans, l’on pourra imaginer au plus près ce qu’était un bureau du quai des Orfèvres, le repaire des sdf du Pont-Louis-Philippe, les recherches subaquatiques de la Fluviale dans la Seine, comment un nez inventait un parfum ou les techniques de braquage d’un distributeur de billets… C’est riche, un roman !

-Qu’avez-vous découvert que vous ignoriez pendant la préparation de ce livre ?
Oh ! mais des milliers de détails ! Durant les trois ans de terrain et d’écriture, la somme du savoir accumulé est massive. Tant qu’elle prend pour moi la forme, concrète, de Teahupoo, cette vague de surf, mythique, de Tahiti. Je joue de cette terreur-attraction dans mon travail pour créer un univers qui ait du souffle et qui m’impressionne. Au raid entre autres, j’ai pu tirer avec presque toutes les armes. Ce fut déterminant pour les sensations de tir de Diego, mon braqueur. J’ai beaucoup appris auprès des policiers des groupes de répression du banditisme à Versailles ou à Paris, de la brigade anti-criminalité d’Aubervilliers ou des balisticiens, des démineurs et des trapézistes. L’esprit ne s’invente pas. C’est peut-être ce qui me tient, d’ailleurs : de partir d’un monde fantasmé, que je rêve d’investir, et d’arriver à un monde concret, aussi existant que le réel. Encore une fois, on a une scène de duel, et on y croit. On monte sur un trapèze, et on y croit. On est dans une salle des machines de remorqueur-pousseur, et on y croit. Et ainsi de suite. Pourtant, c’est le rêve éveillé du roman qui dirige tout.

-Dans Angle mort, vous croisez le quotidien d’une équipe de policiers avec celui d’un braqueur et ses comparses. La tension dramatique de la traque est forte, mais votre roman est riche de plusieurs étages sémantiques, jusqu’à un rebondissement très inattendu en fin de livre. Qu’aviez-vous envie de dire à travers Diego, le héros braqueur du roman ?
Je ne dis rien à travers Diego : c’est à lui de tout porter, c’est la responsabilité du personnage ! Et à moi de l’incarner, suffisamment, pour qu’il existe plus que ma voix encore, qu’il arrive même à la gommer, au profit de sa vérité à lui. Diego est braqueur, né à Barcelone, et il vit à Aubervilliers. Il a sa propre voix — « les armes, c’est comme les femmes, on les aime quand on les touche » — qui n’est pas la mienne.
En revanche, il répond à un fantasme : à travers lui, je voulais croiser le western urbain et la tragédie grecque. Diego est le fruit de ces amours illégitimes. J’avais aussi envie de renouer avec des scènes de duel. Ces scènes m’obsédaient littéralement par leur mécanique et leur esthétique. Je voulais un héros fort, ombré. Diego braque, tue, se montre violent et dur… mais il appelle sa sœur, Adriana, « la petite mésange ». On ne peut alors plus le détester. Il est touchant parce qu’il porte, comme une croix, le prix de la liberté.

-Il y a un très beau travail sur le langage dans ce texte, celui de la police, celui de la pègre. Quelles ont été vos sources, et pourquoi était-il si important pour vous de retranscrire le jargon vernaculaire de vos héros ?
Le travail sur la langue est celui qui me prend le plus de temps. D’où la patience du terrain, d’aller fouiner dans chaque milieu, pour que mes personnages finissent par me parler en direct, sans que jamais je ne me demande comment ils auraient pu répondre. Je peux passer des mois à traquer une expression — c’est le côté chasseur de l’écrivain. De la même façon qu’un Patrick Edlinger allait vers le geste parfait, je dois aller vers l’expression juste. Il n’y a qu’une méthode, inlassable : le travail.
Pour Angle mort, j’ai passé autant de temps avec les policiers qu’avec les voyous, pour équilibrer les niveaux de langue. « Baluzeau » est réellement le mot d’un commandant de la Crime au 36 ; « j’ai chopé un coup de typhus » est la véritable expression d’un voyou pour dire qu’il s’est énervé. J’aime cette coloration, cet ajustement. Sur le remorqueur-pousseur, où j’ai passé une nuit entière dans la salle des machines, les termes sont, eux, d’une précision redoutable. On passe par des sables mouvants, où les mots fuient. J’avais l’impression de ne plus savoir parler tant je ne savais rien désigner… Comme lorsque je cherchais le nom de ces plaques d’aluminium ou d’acier aux reliefs qui empêchent de glisser — les tôles larmées. Technique et pourtant tellement poétique ! L’enfer, c’est les mots.
L’écriture est pour moi une terre de mémoire : cette passation d’un savoir enrichit le lecteur. À travers le voyage de l’imaginaire, je pars en quête de terres fermes.

-Comment êtes-vous parvenue à faire oublier au lecteur la structure très sophistiquée d’Angle mort ?
J’aime ce travail d’estompe. Être écrivain est un exercice de souplesse. Comme pour un périple, l’essentiel est de savoir d’où je pars, et quelle fin je vise. Le roman doit créer sa propre nécessité entre ces deux pôles. Je dois sentir à tout moment que je vais vers cette fin, irrémédiablement. Elle me sert d’horizon, de balise et d’aimant. Ne jamais oublier que mon moteur premier, c’est le désir… Ensuite, tout tient à la force des personnages. Ils gomment le fil.

-Quelle a été la réception de ce nouveau roman par vos contacts policiers ?
Excellente. Au moment de la parution, on m’a dit au 36 que dans Angle mort, j’avais « tout compris à la pj ». Ce fut une belle récompense. Un autre policier a comparé Angle mort à Braquo ou Engrenages, pour son réalisme et sa justesse. Il a parlé d’une œuvre à travers laquelle un flic peut se projeter et se retrouver. Le vrai garde-pêche de la Seine est, lui, très fier de Quai des enfers ! Que demander de plus ? Idem du côté voyous. Personne ne s’est senti trahi.

-Quels sont les auteurs, tous genres confondus que vous admirez ?
Lire est ma gymnastique quotidienne. La lecture me permet de perdre un langage tiède, formaté, parasitaire (comme celui de la conversation téléphonique). Victor Hugo m’a donné envie d’écrire avec Notre-Dame de Paris. Avec Quai des enfers, j’ai cherché mon monstre sacré en plein Paris : ce fut la Seine. Le regard de la littérature change notre vision de Notre-Dame de Paris, ou de la Seine, justement. La fiction est une forme de prestidigitation.
Les ombres sont nombreuses derrière mon écriture. Albert Cohen, Voltaire, Sébastien Japrisot, Colette, Ellroy, Ponge, la correspondance de Flaubert, le Faust de Goethe, Jack London, Thierry Jonquet, Rimbaud, Jankélévitch, les graffs des cités, les bars véreux, mon frère, les bureaux à la Maigret du quai des Orfèvres ou ceux de la pj de Versailles, les repas à la Brigade fluviale ou la galette des rois avec les sdf du pont Louis-Philippe… La liste est sans fin. Les grands stylistes sont parfois au coin de la rue, comme les pêcheurs dont j’admire la verve et le pittoresque.

Propos recueillis par Karine Papillaud


Ingrid Astier
Angle mort, Série Noire, Gallimard, 2013
Quai des enfers, Gallimard, Folio Policier, 2012.
Quai des enfers, Gallimard, Série Noire, 2010. (Prix Paul Féval de Littérature populaire de la Société des Gens de Lettres).

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