#Interview de Philippe Besson, Les passants de Lisbonne

lundi 04 janvier 2016

#Interview de  Philippe Besson, Les passants de Lisbonne

Interview de Philippe Besson pour Les passants de Lisbonne (Julliard) par Karine Papillaud

« je suis obsédé par cette idée qu’on peut tout perdre, en un instant, ou que tout file entre les doigts, comme du sable ».

 

Un chagrin d’amour et un deuil impossible : dans Les Passants de Lisbonne, Philippe Besson rassemble un homme et une femme égarés par la peine dans la saudade lisbonnaise.  Hélène a perdu son mari dans un tremblement de terre, sans jamais pouvoir donner une sépulture à un corps jamais retrouvé. Mathieu, lui, a un jour trouvé une lettre dans un grand appartement désormais vide. Lequel des deux a le plus de raisons de souffrir ? Ce n’est pas par là que s’oriente le roman, qui place le deuil –celui d’une vie, celui d’une relation - comme lieu de souffrance et de l’intime, non comme enjeu victimaire. Dans Les Passants de Lisbonne, la douceur amère et lumineuse de Philippe Besson a encore trouvé à creuser le sillon d’un roman, simple, complexe, bouleversant.

L’auteur a eu la gentillesse de répondre à nos questions juste avant la rentrée.

- Dans Les Passants de Lisbonne, vous mettez en parallèle deux formes de relation à l’absence : la séparation amoureuse et le deuil, que vous traitez, au fond, de la même façon. En quoi ces deux expériences se rejoignent-elles ?
Dans les deux cas, il s’agit de se débattre avec une disparition. Qui plus est, une disparition subie. Et, dans les deux cas, l’autre, celui qui n’est plus là, incarne une absence qui n’est peut-être pas définitive. Car la femme qui a perdu son mari dans une catastrophe lointaine, qu’elle a vu se produire devant ses yeux, à la télévision, n’est pas certaine qu’il soit mort (pas certaine qu’il soit mort : songez à la violence de cette phrase). Et l'homme qui a trouvé une lettre de rupture dans un appartement vide sait que son ancien amour n’est pas hors de portée. Cela peut rendre fou. On pourrait considérer que ces deux disparitions ne doivent pas être mises sur le même plan. Mais il n’y a pas forcément de hiérarchie dans la souffrance. A la fin, on est seul, démuni, désemparé. Et il faut bien se débrouiller.

- Qu’est-ce qui vous ramène à la question du deuil, de la perte, de la rencontre, qui sont des thèmes récurrents et souvent concomitants dans votre œuvre ?
J’ai perdu des proches dans le plus bel âge. Je suis de cette génération de gens qui ont eu vingt ans au milieu des années 80 et qui rayaient peu à peu les noms de leurs amis dans leur carnet parce que la grande faucheuse était à l’œuvre. Je suppose qu’il m’en reste quelque chose. Et puis, oui, c’est vrai que je suis obsédé par cette idée qu’on peut tout perdre, en un instant, ou que tout file entre les doigts, comme du sable. Je sais maintenant qu’on apprend à vivre avec nos morts, qu’on peut même en faire une pensée douce. Enfin, je crois qu’on reconnaît un écrivain à la fidélité à ses obsessions. 

- Il y a dans vos textes l’idée de la rédemption par l’autre, qui sauve du désespoir. A quelle conviction cela répond-il chez le romancier que vous êtes ?
Ce sont les vivants qui nous sauvent. Toujours. Ce sont ceux que le hasard place sur notre route. Ça commence par une rencontre. Ça commence par un regard, une phrase anodine, et la petite flamme se rallume. Dans mon cas, ce sont souvent des femmes, des femmes puissantes, avec du caractère, de l’allure. Elles vous entraînent, ces femmes-là. Elles vous hissent. Je crois qu’on ne s’en sort jamais seul. Même l’écriture ne sauve de rien. Il faut quelqu’un.

- Dans votre livre, Mathieu dit « On n’est pas heureux deux fois «  (p 55). L’avez-vous déjà pensé ?
Je l’ai longtemps pensé, je ne le pense plus. J’avais cette idée d’un irrémédiable. L’idée aussi du "trop tard". L’idée enfin qu’on nous accordait une dose de bonheur et quand la dose était consommée, c’était terminé, on passait notre tour. Mais le bonheur, en fait, c’est comme un téléphone portable : ça se recharge ! 

- Il y a entre Hélène et Mathieu une intimité sentimentale qui ne procède pas du lien amoureux mais qui s’en approche. Comment qualifieriez-vous ce sentiment, est-ce de l’amitié, de la fraternité ou est-ce plus fugacement un effet de la souffrance reconnue dans l’autre ?
J’aime bien qu’on ne puisse pas déterminer exactement la nature de leur relation. Que ça n’entre dans aucune case, aucune définition. Cela signifie que c’est spécial, singulier, que ça ne se compare à rien d’autre. Alors oui, bien sûr, cela ressemble parfois à l’étreinte de naufragés. Bien sûr, il y a un effet miroir de leur chagrin respectif. Mais il s’agit aussi d’un attachement très fort, comme une aimantation. Cela relève de la nécessité et de l’évidence.

- Les lieux occupent une importance majeure dans votre œuvre et ce roman n’y déroge pas. Lisbonne est prégnante dans ce livre, sensuellement très incarnée. Traitez-vous les lieux comme des personnages et pourquoi avez-vous choisi Lisbonne pour ce livre-ci ?
La géographie est déterminante dans mon écriture. Elle est décisive. C’est seulement lorsque je tiens le lieu que je peux commencer à écrire. Un lieu, c’est une topographie mais c’est également une atmosphère, un état d’esprit. En l’occurrence, pour Lisbonne, la fameuse saudade, cette mélancolie douce. J’adore Lisbonne, ses collines, ses rues en pente, ses tramways, ses murs vérolés, ses mosaïques, sa splendeur fanée, et puis la présence du Tage, de l’Atlantique, là, tout près. Depuis longtemps, je voulais écrire sur cette ville. J’ai choisi d’en faire un personnage, le troisième personnage de cette histoire. 

- Dans Les Passants de Lisbonne, des références à votre œuvre nous traversent, comme le temps suspendu et l’attente de L’Arrière-Saison, le thème inversé de Se résoudre aux adieux, quelque chose de l’ambiguïté sexuelle de L’Homme accidentel, par exemple. A quelles œuvres rattacheriez-vous Les Passants de Lisbonne ? Car, enfin, peut on trouver une filiation d’écriture à travers vos textes ?
De « L’arrière-saison », il y a l’attente, le bar. De « Se résoudre aux adieux », il y a le désir de rejoindre l’autre, éloigné. De « L’homme accidentel », il y a le goût de l’ambivalence. Les livres se répondent. Un parcours se dessine avec les années. Et cependant, j’essaie à chaque fois de me renouveler, de trouver d’autres lieux, d’autres narrations, d’autres perspectives, d’autres émotions. « Les passants de Lisbonne », c’est comme un caillou sur le chemin. Mais aucun caillou ne ressemble à l’autre. Chaque caillou est unique, non ? 

 

- Merci Philippe !

 

Propos recueillis par Karine Papillaud

 

 

 

 

 

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