Interview de Javier Cercas pour son roman Les lois de la frontière

lundi 17 février 2014

Interview de Javier Cercas pour son roman Les lois de la frontière

Une jeunesse espagnole selon Javier Cercas

Dans Les Lois de la frontière (Actes Sud), un homme se souvient du moment de son adolescence où sa vie a failli basculer dans la délinquance. Avocat au moment où il raconte sa jeunesse à un journaliste, il reste marqué, fasciné par sa rencontre avec le chef de la bande qu’il a côtoyée pendant un été, Zarco, et une jeune femme énigmatique, Tere. Vingt ans plus tard, sa jeunesse lui reviendra en pleine figure quand il s’agira de défendre Zarco dans un procès. Javier Cercas signe un roman où l’on s’immerge irrésistiblement sans jamais vraiment en ressortir, imprégné de toutes les ambiguïtés et les questionnements d’une histoire de Robin des bois moderne.

-Des événements réels vous ont-ils inspiré le personnage de Zarco ?
La fiction pure n’existe pas, vous savez. Au moment où se situe l’histoire, il y avait en Espagne plus d’adolescents que le pays n’avait jamais connu. L’effet du baby boom… Beaucoup de ces adolescents vivaient en banlieue, sans argent, sans espoir. Ils se sont organisés en bandes et ont pris les armes. Le phénomène a duré une dizaine d’années, il a fasciné la société espagnole et contribué à fabriquer ce mythe des robins des bois. Zarco est l’archétype de cela, mais il en est aussi l’exception car lui a survécu à cette période. Beaucoup des jeunes dont il est inspiré, ont été décimés par la violence, l’héroïne ou le sida.

-Comment l’idée vous est venue d’adapter un tel sujet dans un roman ?
Quand je me documentais pour mon précédent livre qui parlait de la Transition, je lisais les pages politiques des journaux d’époque. Leurs pages de « faits divers » regorgeaient d’anecdotes sur ces bandes de jeunes gens. J’ai voulu voir ce qu’il y avait dans ce mythe du voyou, du jeune homme sans avenir qui prend les armes et incarne un mythe politique en s’érigeant contre le système.

-Pourquoi les mythes vous intéressent-ils autant ?
Un mythe, c’est un mélange de vérité et de mensonges. Le résultat est un mensonge qui parle beaucoup de la société qui l’a créé. Cela m’intéressait de comprendre pourquoi l’Espagne avait créé ce mythe à ce moment précis de son histoire. Le pays sortait de la dictature pour aller vers un inconnu total, une incertitude absolue. Ces enfants, qui étaient littéralement partout, faisaient peur, mais ils portaient en eux une sorte d’espoir : ils étaient libres, ils avaient des voitures, fréquentaient des filles, leur vie faisait des envieux. Ils me fascinaient, moi aussi.

-Votre réflexion semble porter sur l’ambivalence du voyou, érigé comme héros à notre époque…
Ce livre est un bal des masques, tout le monde en porte un et tout le monde se trompe sur tout le monde. C’est la lutte entre la personne et le personnage qui taraude Zarco, dont la vie accompagne l’avènement de la société médiatique.

- L’un de vos personnages dit en substance qu’il faut découvrir qu’il y a plus important que la vérité pour mesurer l’importance de la vérité. Qu’entendez-vous par là ?
Comme tous mes livres, Les Lois de la frontière est une quête de vérité. A la fin du roman, on comprend que l’on ne peut réellement saisir la  vérité, que l’un des personnages clef est le narrateur dont on ne sait rien sinon qu’il prépare l’écriture d’un livre. Initialement, ce journaliste, dont je ne connais pas le nom, veut écrire sur Zarco, mais à mesure que l’histoire se déroule, le chemin de ses recherches prend un autre tournant. C’est aussi une allégorie de l’écriture : le livre échappe toujours à son écrivain. En avançant, il fait surgir les personnages réellement importants. Ici, je crois vraiment que c’est Tere, la femme dont on ne sait si elle est la sœur ou l’amante de Zarco, et si elle aime ou non le jeune homme qui deviendra avocat. Ce livre porte sur l’éthique de la loyauté. Il y a un sens destructeur et tragique de la loyauté dans le cas des personnages, en particulier celui de Tere, qui est, selon moi, le pilier du livre.

Propos recueillis par Karine Papillaud

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