Interview de David Carkeet

vendredi 27 juin 2014

Interview de David Carkeet

Qui se cache derrière Jeremy Cook ? Entretien avec David Carkeet, un Américain au goût anglais expert dans l’art de l’humour absurde.

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Linguiste était presque parfait a été initialement publié aux Etats-Unis en 1980. Une putain de catastrophe, dix ans plus tard. Avez-vous dû remanier, adapter vos textes pour les publications françaises, respectivement en 2013 et 2014 ?
En 2010, un éditeur de New York a republié les trois romans qui mettent en scène Jeremy Cook. Je les ai alors relus pour envisager d’éventuels changements. Sans surprise, j’ai souhaité apporter des corrections aux maladresses que j’ai trouvées dans le plus ancien, que vous connaissez sous le titre Le Linguiste était presque parfait. J’y ai fait de petits changements dans le style et le choix des mots presque à chaque page. Cette révision était achevée, le livre prêt à traduire quand Monsieur Toussaint Louverture a acheté le livre quelques années plus tard. Je tiens à souligner que, bien que j'aime toujours beaucoup Le Linguiste, le roman a des spécificités qui me déplaisent aujourd’hui : la sous-représentation des femmes, les moqueries au sujet d’un homme en surpoids, l’arrogance de la jeunesse qui fait que le héros se moque des personnes âgées, ainsi que son goût trop prononcé pour la boisson. Mais je n'ai pas modifié ces caractéristiques quand j’ai repris le texte. Cela signifiait vouloir changer la façon dont le monde était en 1980, et aurait fait un autre livre.

-Vous êtes linguiste comme Jeremy Cook. A ce titre, on vous doit des analyses très fines des dialectes employés dans Les aventures de Hukleberry Finn de Mark Twain. Doit-on voir des éléments d’autobiographie entre vous et votre héros ?
J'ai écrit quelques textes autobiographiques que j’aimerais voir traduits en français un jour. Et j'ai aussi écrit quelques essais sur la langue, le genre d'essais que Jeremy Cook écrirait. Je devrais peut-être publier le livre sous son nom...

-Comment travaillez vous vos romans : faites-vous un synopsis de l’histoire à l’instar de nombreux écrivains américains ou laissez-vous vos personnages évoluer dans la cohérence de l’histoire en marche ?
Il existe deux types de romanciers. Ceux qui bâtissent des plans élaborés, qui dessinent le livre de A à Z et savent comment le livre va se terminer. Et il y a ceux qui ne font pas de plan mais qui ont une petite idée de ce qui va arriver au fur et à mesure qu’ils cheminent dans le texte. Je suis dans le deuxième groupe. Si je ne sais pas comment l'histoire va se terminer, je suis plus engagé dans le texte, et l'écriture est meilleure. Si j’en sais trop, mon écriture devient mécanique.
Ne pas en savoir trop peut profiter au texte. Par exemple, dans Le Linguiste était presque parfait, je ne connaissais pas le coupable au moment du meurtre au début du livre. Et je n’ai tranché la question qu’une fois parvenu à la moitié de l’histoire. Comme je ne savais pas qui était le meurtrier, la suspicion a pesé de façon égale sur chacun des personnages, préservant le suspens. Autre exemple dans Une putain de catastrophe : quand Jeremy Cook arrive à la maison des Wilson, on lui dit qu'il y a une «horreur» dans leur mariage, mais il ne sait pas ce que c'est. Eh bien, moi non plus, et ce jusqu’à la toute fin du livre. Jeremy fonctionne par hypothèses et les croise sur sa liste, il y a un réalisme et de l'urgence à sa recherche. J’ai dû moi aussi assembler le même puzzle à mon bureau en écrivant le roman.

Une Putain de catastrophe a pour sujet le langage. Doit-on comprendre, à travers le roman, que la communication entre les gens est toujours une tentative illusoire et décevante ?
Je crois que les couples peuvent communiquer dans une bonne compréhension si les conditions sont réunies. Ils doivent à la fois être honnête, faire preuve d'empathie, pas seulement à des moments particuliers, mais d’une façon plus générale, ils doivent aussi être en mesure de voir le monde comme leur conjoint le fait. Ils doivent être réalistes car on ne peut pas s'attendre à la perfection dans une relation. Ils doivent se connaître et savoir en quoi leurs faiblesses peuvent nuire à leur relation. Cette liste peut sembler impossible à mettre en oeuvre, mais les qualités que j’expose ici ne sont-elles pas celles que nous aimerions tous posséder en tant qu'êtres sociaux ?

-Dans Une putain de catastrophe, Jeremy Cook, accepte de travailler pour une agence de médiation conjugale un peu particulière. Pourquoi votre personnage, misogyne et inapte au couple, accepte-t-il cette mission ?
Jeremy a accepté cette mission afin que le roman soit drôle. L'humour est basé sur l'incongruité, et le fait de présenter Jeremy comme le sauveur d'un mariage est incongru. Ma réponse ressemble à celle d'Alfred Hitchcock, quand on lui a demandé pourquoi un personnage, en difficulté dans un film, ne demande pas d’aide à la police. Hitchcock a répondu : «Il ne va pas à la police parce que la police est ennuyeuse.»

- Le couple des Wilson ne semble pas rencontrer plus de problèmes qu’un couple ordinaire…
Les problèmes des Wilson semblent d’abord ceux de tout le monde dans une relation conjugale : l’argent, la famille, etc. Mais à mesure que dans le livre on les connaît mieux, on découvre qu’ils ont un problème supplémentaire, une incapacité à reconnaître en quoi chacun a besoin de l’autre. Parfois ils parviennent à reconnaître ce besoin chez l’autre, même de façon confuse, mais ils échouent à y répondre, ce qui est beaucoup plus grave.

- On vous compare à Lodge, mais on retrouve aussi des traits de Wodehouse, un britannique plutôt doué pour l’imperturbable absurde. Comment qualifieriez-vous l’humour de vos romans ?
J’admire ces deux écrivains, Lodge pour son humanité et la fluidité de son style, et Wodehouse pour la façon dont il place son héros, Bertie, dans des situations plus ridicules les unes que les autres. De façon générale, mon sens de l’humour me paraît très britannique dans le sens où il se situe dans la langue, les reparties. Mon personnage principal est constamment dans le jugement sur autrui, et il est souvent présenté dans mes romans comme un petit homme qui se bat contre une autorité plus forte que lui.

- Comment se sont déroulés vos premiers contacts avec l’édition française ? Comment vous êtes vous retrouvé publié en France ?
Mon éditeur français, Dominique Bordes cherchait une liste des cent romans américains les plus drôles, et la Putain de catastrophe y figurait. Il n’avait jamais entendu parler de moi auparavant, comme d’ailleurs aucun Français avant lui. C’est ainsi que tout a commencé.

- Pourquoi écrivez-vous ? quelle relation entretenez-vous avec l’écriture ?
Le grand poète anglais Samuel Johnson disait : « aucun homme, à part un imbécile, n’a jamais écrit pour une autre raison que l’argent ». J’écris pour gagner ma vie et l’ai toujours fait pour ça, même quand l’écriture ne me rapportait rien du tout. Mais Johnson ignorait, en disant cela, la joie profonde engendrée par la création. Parfois, quand je suis grincheux, je me rends compte que c'est parce que je n'ai pas écrit depuis plusieurs jours. Et je redeviens gai dès que je m’y remets, même quand écrire est difficile, ce qui est souvent le cas. Je ne me sens pas une personne à part entière à moins de passer une partie de mes journées, assis, à écrire à mon bureau.

Propos recueillis et traduits par Karine Papillaud

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