"Il faut tenter de vivre" d'Éric Faye (Stock)

mercredi 29 juillet 2015

De Charybde en Sylla avant de renaître

"Il faut tenter de vivre" d'Éric Faye (Stock)

Le narrateur a vingt-six ans quand il rencontre Sandrine Broussard, rue de l'Ouest à Paris, à l'occasion de l'anniversaire de son amie Astrid. À peine plus âgée que lui, elle le fascine par sa jovialité, son rire et son apparente joie de vivre. Il avait déjà beaucoup entendu parler d'elle, par son frère, mais ne l'avait jamais croisée. Astrid lui avait expliqué : "Elle vit à Bruxelles. En France, elle est recherchée."
 

Arnaques en tandem

Cette première rencontre déçoit le narrateur autant qu'elle le fascine. Sandrine, rousse flamboyante, ne ressemble pas à celle qu'il avait imaginée. Mais son rire et sa façon de danser le magnétisent.

Quelques jours plus tard, alors qu'ils prennent un café rue de Rome, étonnamment, la jeune femme se livre. Est-ce parce que "Les oreilles sages soulagent des fardeaux les plus lourds" ? Ou Sandrine voulait-elle partager le récit de ses escroqueries pour que quelqu'un comprenne enfin où et pourquoi sa vie avait débraillé et comment "d'erreur en erreur nous errons" ?
 
D'arnaques aux cœurs solitaires, en chéquiers volés, jusqu'à cette idée qu'elle a, un jour d'été 89, alors qu'avec Julien, ils ont posé leur tandem : "louer à des quidams, une villa qui n'existait pas", Sandrine et son petit ami ont mené grand train. Mais alors qu'elle voulait changer de vie et tourner la page, les policiers eux "ne la tournaient pas, mais bien au contraire la lisaient et relisaient, jusqu'à en décrypter les énigmes."
 
Sandrine Broussard, qui a déjà goûté à la prison, ne veut pas y retourner. Alors elle s'exile en Belgique sous une fausse identité. Sandrine Broussard devient Carine Trembley, un patronyme prédestiné.

 

Seule dans sa nouvelle identité

Mais on n'entre pas dans une identité ou dans une vie par décision ou par effraction. Ni dans la sienne, ni dans celle d'un autre. Carine fera-t-elle oublier Sandrine ou Sandrine rattrapera-t-elle Carine ? Du "petit salon" du Louxor au meublé avec jardinet à Bruxelles, elle tente d'abandonner le manteau long de son lourd passé pour un présent qui ne l'enchante guère mais lui convient car il lui ouvre les portes de l'espoir.

Éric Faye, avec son écriture sensible et belle, nous emmène dans un basculement qui caresse les tréfonds de l'âme avec justesse et nuances. Un récit qui interroge sur la place de chacun et les différents "moi" qu'il faut abandonner, comme les mues du serpent que chaque dépouille fait ramper vers un nouveau soi, celui que l'on est, vampirisé par celui que l'on était.

Éric Faye, livre, avec Il faut tenter de vivre, un roman à l'écriture concise, précise et ramassée qui, partant de réalités ordinaires du quotidien, glisse doucement dans le fait divers pour nous emporter dans une exploration de notre humanité intérieure où l'absurde côtoie le commun. L'errance de Sandrine Broussard n'est pas sans rappeler celle de la clandestine de Nagasaki, son précédent roman, pour lequel il a reçu le Grand prix du roman de l'Académie française en 2010.

 

Agathe Bozon

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