"Eva" d'Ersi Sotiropoulos - la chronique #17 du Club des Explorateurs

jeudi 02 avril 2015

"Eva" d'Ersi Sotiropoulos - la chronique #17 du Club des Explorateurs

Lancé en janvier 2015, le Club des Explorateurs permet chaque semaine à deux lecteurs de lire en avant-première un même titre que nous avons sélectionné pour eux et de confronter ainsi leur point de vue.

Cette semaine, Marie a choisi Sylvain pour partager sa lecture et son avis sur le livre Eva d'Ersi Sotiropoulos (Stock).

 

L'avis de Marie

Eva retrace le cheminement intellectuel d'une jeune Athénienne, au cours d'une errance d'une nuit au cœur de la ville. Cette errance nous entraîne dans un monde parallèle presque théâtral, en marge de la société, peuplé de personnages loufoques, caricaturaux, étranges, presque effrayants : les laissés pour compte de la crise grecque. Ils sont pauvres, sales, handicapés, prostituées, mais ils sont ensemble. En ouvrant les yeux sur leur existence, Eva ouvre les yeux sur son histoire.

A la veille de Noël, Eva est dans une boîte de nuit, à une soirée où elle n'était pas invitée, avec un mari à qui elle n'a rien à dire. Le vide de cette soirée fait écho au vide de sa propre vie : un destin d'écrivain raté, son mariage avec Nikos voué à l'échec depuis le début, le manque d'argent, les amis qui n'en sont pas vraiment. L'émoi déclenché par le baiser d'un inconnu qu'elle surnomme Blobo est le signe d'un nouveau départ.

J'ai aimé le style sobre d'Ersi Sotiropoulos, sa manière simple, directe et parfois crue de décrire les rues la nuit, les rencontres, les souvenirs. Très belles descriptions des boutiques fermées, des rues défoncées, et des personnages qui peuplent la nuit. Les insectes à la carapace dorée font le lien entre les différents lieux.

J'ai ri à la scène d'amour avec le vieil écrivain, j'ai ressenti la lassitude d'une vie subie, le désespoir du vide, et l'étincelle de l'énergie vers une vie nouvelle.

L'auteur mélange les genres, roman, poésie et théâtre, ce qui est parfois déroutant. Je ne suis pas sûre d'avoir compris ce que le huis-clos dans l'hôtel, façon pièce de théâtre, sur le destin du 'voleur', apporte à l'histoire. Ce passage m'a semblé très long.

Au petit matin, Eva revient dans le monde réel, comme un retour aux sources, et, comme quand elle était petite fille, elle attend la neige, dont on ne sait pas si elle viendra. Une belle sensibilité se dégage de la fin de l'histoire, on attend nous aussi cette neige qui semble avoir le pouvoir de nettoyer, d'apaiser la noirceur de cette nuit passée.

Marie Rios

 

L'avis de Sylvain

Une nuit longue et pénible. Une nuit qui n'en finit pas. Une nuit lourde trop lourde à porter qui s’égrène d'heure en heure, erratique, d'événement en événement. Une nuit pour en finir avec une vie pénible, erratique et trop lourde à porter. Un père malade, un compagnon absent, un manque d’argent.

J'ai aimé cette errance initiatique qui accouche dans la lenteur. La transformation apparait au fur et à mesure de l'histoire. Au début c'est un récit qui semble assez léger, un récit qui conte la vie d'une jeune grecque sans importance, un récit avec des détours chaotiques et pesants qui débouche sur une évidence, dans la lumière d'un matin neigeux, renaissance de l'aube... tout doit changer.

Au milieu de tout cela un passage, sinueux, nauséeux, déplacé… comme une transition, nécessaire. Je pense que sans la noirceur du dialogue à sens unique d'Eddy et la parabole du voleur rien n’aurait été possible, cet échange apporte tellement à l'histoire d’Eva, à sa vie. Sans ce huit clos, interminable, la portée initiatique du récit ne pourrait être aussi grande.

Ce dialogue dans une chambre close et surpeuplée est l'image parfaite de la profondeur extrême d'une nuit sans fin. Je trouve que l'auteur a su avec précision écrire la longue descente dans une nuit qui n'en finit pas, dans une nuit qui se traîne et qui nous emmène dans les méandres plus glauques les uns que les autres.

Les personnages loufoques (un vendeur de billets de loterie, une femme et des enfants ubuesques, un député véreux), dont on ne sait plus si ils sont rêves ou réalité, les lieux (le bar "chambres avec vue"), la boîte de nuit au style hindou à la lourdeur fantasmagorique, tout dans ce récit me fait penser à une plongée intérieure qui ressort avec l'aube lumineuse comme nettoyée par une aube neigeuse. Lavé de ce poids, prête pour un nouveau départ, Eva peut alors rentrer chez elle. Son compagnon aigre « Nikos » n’est plus, et Blobo (être tant attendu) rencontré dans cette nuit sans fin est le détonateur qui enfin offre l’impossible, le renouveau. Le premier offre une gifle, le second baiser…. Eva ne peut hésiter.

Le style est agréable, les descriptions précises et justes. Sans aucune lourdeur, le rythme est soutenu. J’ai aimé la modernité de cette écriture cadencée et entraînante. Paris, Londres…. Athènes, tout devient si proche.

Sylvain Letellier

 

Merci à Marie et Sylvain pour ces chroniques passionnantes !

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