Entretien avec Vincent Jaury, fondateur de la revue "Transfuge"

mardi 10 septembre 2013

Entretien avec Vincent Jaury, fondateur de la revue "Transfuge"

 

En 2004, il crée Transfuge avec peu de moyen, un ami et contre l’avis de tous. L’idée est simple : rendre à l’exercice de la critique ses lettres de noblesse et s’attacher à l’approche esthétique des œuvres littéraires et cinématographiques.

Grâce à son talent, à sa générosité et à son énergie, Vincent Jaury a fait de Transfuge l’un des meilleurs magazines culturels d’aujourd’hui.
 

 

 

 


Vincent Hein : Comment est né Transfuge?
Vincent Jaury : Dans le chaos. En janvier 2004. Je ne savais pas trop quoi faire, je sortais de 5 ans d'études d'histoires laborieuses, je ne savais pas du tout ce que j'allais faire avec un DEA d'histoire. J'étais désoeuvré. Un ami, Gaëtan Husson, était tout aussi désoeuvré que moi, il étudiait l'art chez Christies, il était plus aux terrasses de café à discuter avec de jolies filles qu'à ses cours. Un jour sur sa péniche on s'est dit : allez on crée une revue littéraire. A l'ancienne. On était passionné de littérature américaine, on s'est dit : Spécialisons-nous sur la littérature étrangère, on sera les seuls. Et on est partis la fleur au fusil, sans rien connaître à la presse, ni à l'édition. On s'est mis à bricoler. Tout le monde nous disait : vous êtes fou, la presse littéraire c'est un suicide financier. Ils avaient raison. Mais presque 10 ans après, Transfuge existe toujours, et se développe. Est devenu une référence. Alors oui, on se suicide depuis 10 ans, mais dans la bonne humeur. 

VH : Quels furent justement les grands développement de Transfuge, ces grands changement ? Comment définiriez-vous Transfuge aujourd'hui ? Quels sont ces particularités, son originalité ?
VJ : Editorialement, on a donc commencé par la littérature étrangère. Puis, en 2008, on a ouvert notre champ de travail à la littérature française et au cinéma. Tout en passant à la vente en kiosque, et au format mensuel. Aujourd'hui, la répartition est claire : il y a 70 % des pages consacrées à la littérature, et 30% au cinéma. Etant seul aux manettes éditoriales de Transfuge depuis 2004, j'ai cru bon de renforcer l'équipe dirigeante en 2012 : Oriane Jeancourt est rédactrice en chef littérature, Damien Aubel l'est pour le cinéma.

Notre ligne éditoriale?
Le contemporain. Priorité absolue à la littérature d'aujourd'hui, en train de se faire, et pareil pour le cinéma. Ce qui ne signifie pas qu'on se coupe des classiques, des pages leurs sont consacrées. La culture pop autant que ce qu'on a pu appeler "la haute culture" nous intéressent.

Notre particularité?
Premièrement, notre approche esthétique des oeuvres littéraires. Purement esthétique. Il suffit d'observer le paysage de la presse littéraire actuelle pour se rendre compte que l'approche esthétique d'un livre est devenue ultra minoritaire. L'analyse de la langue a quasiment disparu, c'est le sujet du livre qui prime, "le message" qu'il véhicule sur notre société.

Deuxièmement, je défends tout simplement l'exercice de la critique pure et dure, parent pauvre des exercices journalistiques aujourd'hui, où l'on préfère le portrait, l'interview ou je ne sais quoi. Le texte d'un roman ou les images d'un film ont encore et toujours a être décortiqués, triturés, reformulés.
L'exercice de la critique est sûrement le plus difficile des exercices, mais le plus beau, et certainement celui qui requiert le plus d'effort intellectuel. Si en cinéma, le niveau de la critique reste de très bon niveau (je pense surtout aux Cahiers du cinéma que je continue à lire avec intérêt), en littérature je suis souvent déçu de ce que je peux lire. Précisons tout de même qu’une nouvelle génération de critiques littéraire est apparue ces dernières années, et qu’elle a du talent.   Mais la place de la critique dans les médias a tellement fondue…Transfuge avait donc cette idée : lui redonner de l’espace. De la longueur pour qu’une analyse précise soit possible.

Troisièmement, nous chassons les clichés. C'est une vraie particularité de Transfuge en terme éditorial. C'est notre chroniqueur Bégaudeau qui m'a soufflé l'idée, dans la lignée de Flaubert ou de Serge Daney d'aller dans ce sens.
Exemple : on fait un long papier sur Fitzgerald que l'on qualifie généralement de désenchanté, sur le bonheur de l'auteur (savez-vous que Chaplin était le réalisateur et l'acteur préféré de l'écrivain?) Ou encore un papier sur la violence de Gus Van Sant, lui dont on loue si souvent la douceur dans sa manière de filmer. Ou encore dans notre dossier humour de notre dernier numéro, où l'on démontre que contrairement aux idées reçues, les derniers livres de Philip Roth contiennent encore une sacrée dose d'humour. Voilà, c'est ce genre de renversement auxquels nous nous prêtons à Transfuge depuis deux ans. Nous sommes les seuls me semble t-il à le faire.

Quatrièmement, nous nous battons contre toute forme de réactions. Le c'était mieux avant, notre époque est pourrie, le cinéma est mort, la littérature française ne vaut plus rien, les gens ne lisent plus etc...
Nous nous battons contre la déploration mécanique et facile, et cherchons (après tout c'est notre métier) toujours à cerner et à définir ici et là ce qui se fait de bien dans notre pays et ailleurs. Définition d'un critique : un incorrigible optimiste. Ou en tout cas quelqu'un qui cherche à tout prix à le rester.
Enfin, nous soignons beaucoup la forme du magazine. Et depuis septembre 2012, nous sommes passés des photos aux illustrations, pour bien marquer notre nouvelle formule. Quasiment toutes nos couvertures sont faites par des illustrateurs du New Yorker et parce que ca nous permet d'avoir des couvertures uniques, d'illustrateurs que jamais nous ne voyons dans la presse française. 

VH : Vous me disiez que Flaubert était un des maîtres de Transfuge ?
VJ : Flaubert, à titre personnel, pour son art des descriptions. Ces phrases à points virgules qui n'en finissent plus. Puis Proust arrive, puis Faulkner, puis Robbe-Grillet ou Claude Simon. J'ai une admiration sans borne pour l'attention qu'ils apportent à leurs descriptions, aux détails d'une scène, et chacun avec leur méthode. C'est La singularité de la littérature, la description, me semble t-il.
Du point de vue de Transfuge, Flaubert nous plaît dans la croisade qu'il mène contre la bêtise universelle. On pense évidemment ici à son Bouvard et Pécuchet. Nous n'avons pas son mépris cependant pour ses contemporains. Avant de combattre la bêtise des autres, ces idées reçues qui circulent d'un café à l'autre, d'une chaîne de télé à une autre, nous combattons notre propre bêtise. Toutes ces généralités qui nous traversent dix fois par jour le cerveau, bourrées d'inexactitude et paresseuses... Penser-seul et contre soi-même, un vaste programme.

VH : Quels sont vos projets?
 VJ : J'édite un livre chez Stock auquel je tiens beaucoup, autour de New York. J'ai demandé à des écrivains français dont le travail me plaît d'écrire une nouvelle sur New York. Figurez-vous que contrairement à ce qu'on pourrait penser, peu d'écrivains français se sont colletés à cette ville fascinante : Alain Robbe-Grillet l'a fait dans son Projet pour une révolution à New York (fabuleux), Claude Simon avec Les corps conducteurs (fabuleux), Morand avec son New York (fabuleux), Cendrars avec ses Pâques à New York (pas mal du tout). Et Beigbeder plus récemment avec à mes yeux son meilleur livre, Windows on the World. Et c'est à peu près tout côté français. Devant cette carence, demander aux meilleurs écrivains français d'écrire sur ce mythe m'a paru judicieux. Tous les écrivains que j’ai choisi travaillent au magazine Transfuge, ou sont soutenus par lui. Il y a François Begaudeau (qui soit dit en passant a écrit le meilleur livre de l'année, Deux singes ou ma vie politique), Yannick Haenel, le grand romancier de la désertion (Cercle est incroyable à ce titre), Oriane Jeancourt, jeune romancière prometteuse, vous-même cher Vincent, Alain Mabanckou et bien d'autres... A paraître en novembre...dans la prolongation du travail fait à Transfuge.

Propos recueillis par Vincent Hein

Les dernières discussions

Il n'y a pas encore de discussion sur cet article
Soyez le premier à en lancer une !

Lancez une discussion

Pour lancer une discussion, vous devez être connecté...
Vous n'avez pas encore de compte ? Rendez-vous ici et laissez-vous guider !