Echenoz réinvente Mata Hari

mardi 02 février 2016

Une parodie de roman d’espionnage : on marche ou on lâche ?

Echenoz réinvente Mata Hari

Dans une rentrée littéraire assez mince en révélations littéraires, le nouveau roman de Jean Echenoz apparaît comme un jalon incontournable. Envoyée spéciale est-il vraiment LE roman de la rentrée ?

Forcément, quand on parle d’Echenoz, on se sent obligé d’employer des termes quasi BTP comme « dispositif romanesque », « structure narrative », tant Jean Echenoz est devenu, depuis son premier roman en 1979, Le Méridien de Greenwich, un romancier consacré de son vivant, c’est à dire sérieux. Or il ne l’est pas du tout, sérieux, quand il écrit cette délicieuse et légère pochade intitulée Envoyée spéciale (ed Minuit). Après les « dispositifs biographiques » de Ravel, Courir et Des éclairs, triade millimétrée à la « structure narrative » moulée dans le graphite, le voici s’amusant à parodier le roman d’espionnage pour raconter une histoire de pieds nickelés. Pas de bol pour l’ego national, il s’agit des services secrets français, dont le professionnalisme décrit n’est pas loin d’égaler celui d’OSS 117, ce qui, en période de terrorisme n’est pas du plus rassurant. Qu’on comprenne donc qu’il s’agit de littérature et puis c’est tout.

L’histoire

Dans ce quinzième roman rafraîchissant, un général très vieillissant et très placardisé brigue un baroud d’honneur avant la retraite. Un gros coup. Il demande à ses sbires de circonvenir une jeune femme accorte et soumise, l’enlever, la mettre à l’isolement afin de créer les meilleures dispositions pour l’envoyer ensuite en mission… en Corée du Nord. Rien que ça. C’est ainsi que Constance, une Parisienne mariée mais terriblement frustrée, se fait circonvenir par deux des sbires du général Bourgeaud. Développant bientôt un syndrome confus, fait de Stockholm et de Lima, que Echenoz appellera gentiment syndrome de la Creuse, elle coopère rapidement, non sans avoir lu une encyclopédie entière pendant sa captivité, qui se déroulera un temps dans le perchoir d’une éolienne. Cela donne une idée du farfelu que l’auteur se permet et nous ne sommes pas au bout.

Echenoz s’amuse

Le narrateur a la légèreté de ne pas prendre son histoire très au sérieux et ne la fera pas à son lecteur. L’histoire déroule ses scènes de plain pied mais avec le recul d’un making of, on ne perd jamais de vue que quelqu’un est en train de raconter cette histoire et qu’il fait bel et bien partie du texte : « Nous ne prendrons pas la peine de décrire Pak Dong-bok : il ne va jouer qu’un rôle mineur et nous n’avons pas que ça à faire », cette phrase introduit, page 279, l’aide d’un Coréen qui jouera un rôle non négligeable dans la fuite des héros. Parlons-en des héros. Une femme jolie et passive qui s’ennuie jusqu’à la bêtise, des hommes alentour falots et roués, conduits par des sentiments bien médiocres, une opération hasardeuse qui finit, on s’en doute dès le début, en admirable pétard mouillé : la médiocrité améliorée par la fantaisie du réel.

Finalement, qu’en penser ?

Après un 14 tendu et anglé et un recueil de nouvelles, Caprice de la reine, paru il y a deux ans, Echenoz s’offre une petite récréation avec cette histoire qui tourne le sérieux du monde en dérision. Les lieux, la géographie, et de façon générale le mouvement sont, comme souvent chez Echenoz, très présents ; de Paris à Séoul en passant par la Creuse, les personnages ne sont jamais disjoints de leur environnement. On pourra ne pas adhérer à cette parodie un peu désinvolte, et on sera déçue si l’on considère qu’un écrivain est une vache sacrée devant fournir un Graal à chaque nouveau livre. Mais on s’amusera avec lui si l’on admet qu’une œuvre est un ensemble composite, et cohérent cependant, mais à l’inégalité littéraire inévitable.

Karine Papillaud

(Crédit photo : Echenoz : la désinvolture constructive laregledujeu.org)

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Commentaires

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  • Dominique JOUANNE le 03/02/2016 à 10h23

    On pourrait dire d’ «Envoyée spéciale » qu’il s’agit d’une parodie de roman d’espionnage décalé, amusant, distrayant et dépaysant mais au-delà de cela, ce livre est un énième tour de force de ce grand écrivain qui réussit à produire un roman graphique sans graphisme ! Bien que nous apprenons de l'auteur lui-même ,qu'il s'agit d'un making of, j'ai eu l’impression de lire une bande dessinée qui rappelle effectivement une histoire des Pieds Nickelés... C'est avec le talent exceptionnel et la plume virtuose de Monsieur Echenoz, que les illustrations se succèdent en nombre, riches, fournies et fignolées. Le dessin et la caricature sont bien présents. Les scènes se suivent cadre après cadre avec des images détaillées où campent des personnages fort bien dessinés et coloriés. Les dialogues sont comme des paroles envoyées dans des bulles de BD. Quel tour de force !
    Bien sûr Jean Echenoz est un grand maître de l’écriture et ce roman ne fait pas exception quant à sa maîtrise de la construction du texte, sa recherche de vocabulaire exceptionnel et ses phrases sachant si habilement couler et se faufiler dans l’embouteillage des mots avec des prouesses grammaticales toujours si remarquables. L’humour omniprésent en fait une lecture rafraichissante et amusante.
    Merci Monsieur Echenoz pour ce bon moment.

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