Drood de Dan Simmons

mardi 08 novembre 2011

Dickens pistant le spectre

Drood de Dan Simmons

850 pages… Quand on commence cet épais roman aux pages si fines qu'on ne prend pas garde du temps qu'il va réclamer, on ne se doute pas que l'on va être embarqué dans l'une de ces aventures littéraires au long cours comme les anglo-saxons se délectent à en imaginer.

 

 

 

 

 

 

 

Dan Simmons est plutôt connu comme un auteur de science-fiction, mauvais genre toujours sottement suspect qui l'empêche de gagner des lecteurs plus nombreux. Hyperion a laissé son empreinte et semblait le condamner à poursuivre dans une voie sans issue vers le futur. Et voici que débarque du XIX° le plus profond cet imposant Drood dont le titre fleure tout de suite son Dickens mystérieux.

On peut ne pas avoir lu cet immense auteur (autant le dire tout de go, c'est dommage : pourquoi se priver du plus grand narrateur qu'ait enfanté Albion ?) et se souvenir qu'il est l'auteur du plus célèbre roman inachevé de la littérature, celui auquel des dizaines d'auteurs se sont attaqué, Le mystère d'Edwin Drood, interrompu par la mort de celui qui ne laissa aucun indice pour inventer le dénouement. Objet de fantasmes depuis des décennies, ce roman a trouvé avec Drood un écho pour le moins ahurissant puisque Dan Simmons a choisi non pas de se substituer à l'auteur mais de nous le raconter, en train d'écrire, vu par son ami-ennemi le plus intime William Wilkie Collins.

Ce pourrait n'être qu'un changement de point de vue, c'est au contraire un complet bouleversement du regard car Mr Collins, que l'on connaît aujourd'hui comme l'inventeur du roman policier avec La Pierre de Lune, était, de notoriété publique, un drogué absolu, dévoré par sa consommation d'opium, qui se croyait poursuivi par un double, victime d'hallucinations (il avouait ne plus se rappeler avoir écrit son plus célèbre roman) et de délires paranoïaques. Lui confier le soin de narrer cinq ans de la vie de celui qu'il nomme, avec une ironie jalouse, l'Inimitable, c'est avancer sur le territoire mouvant des délires et des cauchemars. 

Collins est un vieil homme lorsqu'il se lance dans ses mémoires secrets qu'il confie à des lecteurs du futur et il avoue que ne l'a pas quitté le souvenir de l'épouvantable aventure vécue vingt ans plus tôt. En 1865, Charles Dickens a été victime d'un épouvantable accident de chemin de fer, précipité dans le vide et ne devant sa survie qu'à un miracle. Malgré une fréquentation assidue des morgues, cimetières et autres lieux ou la mort règne, cet événement est un choc. D'autant que, nous raconte Collins, il a fait la rencontre au milieu des décombres et des mourants d'un étrange personnage, Drood, qui semblait accompagner la grande faucheuse et qu'il est, depuis, poursuivi par cet être apparemment surgi du néant.

Fasciné, l'auteur de Pickwick, va s'engager dans une aventure qui le mènera dans les souterrains sordides de Londres pour éclairer ce mystère et nourrir son œuvre, entraînant dans son sillage Wilkie qui ne parvient plus à faire la différence entre rêve et réalité. Résumer un tel livre tient sans aucun doute de la gageure tant il est fait de dédales, de scènes incroyables, d'interrogations sur la création littéraire, de faux-semblants, tant il est animé par ce souffle qui rappelle le charme puissant des romans victoriens en un temps où la fiction régnait sur les esprits, où la sortie d'un roman pouvait provoquer une émeute, où les lectures d'un écrivain subjuguaient des foules de spectateurs.

Dan Simmons se régale à reconstituer cette époque trouble dans un Londres putride qui est mieux qu'un décor. Rarement deux écrivains auront été racontés de telle manière, intimiste et provocante : leur complicité et leur rivalité, leur amitié rongée par le démon de la création, leurs tentations et leurs folies, l'angoisse du succès et la crainte de l'oubli. 

Riche d'un tel livre, on trouve l'actualité littéraire bien fade et on se découvre une irrésistible envie de lire Dickens, de se précipiter sur Wilkie Collins, si possible confortablement assis sur la tombe froide d'un cimetière accueillant.

Drood, Dan Simmons, Robert Laffont, (2011) 

David  Vincent, Librairie Mollat

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