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Découvrir les pépites de la rentrée littéraire : "Ce que tient ta main droite t'appartient" de Pascal Manoukian

jeudi 05 janvier 2017

La chronique de Sophie Gauthier

Découvrir les pépites de la rentrée littéraire : "Ce que tient ta main droite t'appartient" de Pascal Manoukian

Ce que tient ta main droite t'appartient de Pascal Manoukian, paru le 5 janvier aux éditions Don Quichotte

 

Lors de la rentrée littéraire de septembre 2015, Les échoués, le premier roman de Pascal Manoukian, m'a complètement chavirée (comme beaucoup d'autres lecteurs !). Par les personnages et leurs histoires mais peut-être surtout par la façon limpide dont l'écriture rendait compte d'une réalité, sans rien en occulter mais sans une once de complaisance.

Quand on admire un auteur, il est parfois risqué de le rencontrer ailleurs que dans ses livres ! Mais avec Pascal Manoukian c'est l'inverse qui s'est produit : lors de la soirée de clôture des Explorateurs de la rentrée littéraire 2015 organisée par Lecteurs.com, il a parlé de l'exil, du génocide arménien, de sa généalogie perforée, de cette douleur qu'il continue de porter et de ce qu'elle lui permet d'être et d'écrire. Et c'était bouleversant.

Evidemment, il est devenu impératif, pour moi, de lire ses précédents ouvrages : "Le fruit de la patience" et Le diable au creux de la main. A chaque fois, un choc. A chaque fois, des questions. A chaque fois, cette impression indicible d'être changée après une lecture, d'en être plus riche et d'avoir une conscience plus aiguisée du monde, du passé comme du présent.

Ce que tient ta main droite t'appartient est en totale cohérence avec les livres précédents. Il y a même une forme de continuité avec "Les échoués" puisqu'on y retrouve Chanchal, Iman et Assan. Et cette continuité a quelque chose de désespérant. Comme s'il n'existait aucun refuge, aucune possibilité d'échapper à la cruauté des hommes. Les échoués ne sont plus seulement ceux qui parviennent sur les côtes. Ce sont désormais aussi ceux qui ONT échoué : gouvernements, politiques, citoyens, éducateurs, parents, vous, moi, nous... et tous ceux pour qui l'embrigadement reste la seule réponse, l'unique destin. Avec son roman Pascal Manoukian n'exige pas que nous comprenions, mais peut-être seulement que nous prenions en compte. Que nous restions attentifs. Bienveillants. Et vigilants.

Ce que j'attends de la lecture, le second roman de Pascal Manoukian me l'offre généreusement. Une certaine manière de faire battre le coeur différemment, comme à l'unisson du monde, comme en empathie totale avec les échoués, les cabossés, les éperdus, les déchirés. La sensation de faire intégralement partie de cette humanité là et d'en mieux discerner, grâce à cette écriture fulgurante, les tremblements, les victoires et les erreurs. Ce maelström d'émotions, de bouleversements, de nausées, de compassion et d'amertume je l'ai ressenti profondément, viscéralement, à la lecture de "Ce que tient ta main droite t'appartient".

Je n'ai pas envie de vous en résumer l'histoire parce que sa force ne peut être contenue dans quelques mots ordinaires. Mais je veux seulement tenter de cerner ce qui m'a autant empoignée pour ne plus jamais me lâcher dans ce second roman de Pascal Manoukian. Bien sûr la thématique centrale - l'embrigadement - a forcément attisé mon intérêt. Mais je crois que le choc ressenti se situe dans tout ce que j'ai appris, vécu, pensé, éprouvé en compagnie des personnages et grâce à l'écriture qui les fait vivre et mourir. Pascal Manoukian nous empêche de détourner le regard et de nous satisfaire des idées toutes faites. Il nous contraint à l'intelligence, à toutes les formes d'intelligence : celle de l'esprit et celle du coeur. Celle qui nous rend plus lucides sur les motivations aussi bien collectives qu'individuelles. Celle qui nous fait sortir de l'étroitesse de nos catégories mentales pour tenter d'admettre celles qui nous sont éloignées. La clarté de l'écriture, sa précision et sa fluidité dénouent l'écheveau complexe des enjeux géopolitiques qui ont conduit à notre présent brutal, et à leurs conséquences sur les existences des uns, des autres, d'eux, de nous. Elle sait nous raconter l'horreur et la haine, cette écriture. Elle sait nous y plonger, nous les montrer sans complaisance, dans l'essence de ce qu'elles sont. Mais elle sait aussi dire la bonté, la compassion et tout ce qui fait la valeur de l'âme humaine. Sans affèterie. Sans grandiloquence. Juste à hauteur d'être humain.

 

J'ai lu "Ce que tient ta main droite t'appartient" comme un cri de colère et de chagrin, comme le cri de révolte d'un humaniste face à ce que nous sommes devenus et ce cri n'en finit pas de résonner encore et encore là où je suis, dans chacune de mes pensées et dans chacun de mes choix.

Dans ma main droite, il y a ce livre et ce monde qui, malgré tout, m'appartient et dont je suis aussi responsable car "la mort de tout homme me diminue".

 

© Sophie Gauthier

 

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Commentaires

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  • danielle cubertafon le 15/01/2017 à 18h26

    Se qui est écrit est se qui se passe dans la vie le sujet est prenant il doit être à découvrir sur son thème des gens parfois en suspens a lire..?

  • Geneviève Munier le 15/01/2017 à 14h49

    Sophie, ta chronique est admirable, je viens de la lire. Pourtant, je ne regarde jamais rien d'un roman que je n'ai pas encore lu, pas même la quatrième de couverture. Mais, étonnée par certaine critique, j'ai voulu me rendre compte. Tu n'as pas souhaité "résumer l'histoire" et personnellement, je t'en sais gré. Je veux la découvrir moi-même, me l'approprier, rencontrer les personnages, les écouter, les regarder vivre avec MES yeux. En revanche tout ce que tu as pu en dire m'a beaucoup touchée. Quelle drôle d'idée d'imaginer que l'un d'entre nous, membre de la grande famille "Lecteurs", puisse écrire une chronique sans avoir lu l'ouvrage dont il parle.

  • Sophie Gauthier le 15/01/2017 à 12h17

    En réponse à Elisabeth Herpin : voilà un procès d'intention qui me choque et me blesse car il est particulièrement injuste et même - n'ayons pas peur des mots - diffamant en ce qui me concerne. Que vous n'aimiez pas ma chronique c'est entièrement votre droit mais je ne vous permets pas de douter de mon honnêteté !
    Où sont donc vos chroniques, Elisabeth, afin que je puisse prendre quelques leçons ?

  • Sophie Gauthier le 15/01/2017 à 12h11

    Ce commentaire a été supprimé

  • elisabeth herpin le 13/01/2017 à 18h41

    L auteur et ce livre m attirent mais je n'ai pas percuté sur la critique car elle ne parle pas de l histoire donc quand on connaît l auteur on peut écrire cette critique sans avoir lu le livre ...

  • Isabelle Mollard le 12/01/2017 à 21h10

    Bravo, Sophie, pour cette chronique à la hauteur de la puissance de ce livre, tellement puissant qu'on a parfois du mal à en tourner les pages! Un livre qui porte et que l'on porte en soi... Oui, tout ce que l'on peut attendre d'un livre... et bien au-delà!

  • Colette LORBAT le 12/01/2017 à 10h29

    Bonne chronique. Je vais attendre que ce livre soit à la bibli pour le lire, mais je suis très tentée

  • Anne-Laure Vaucelle le 08/01/2017 à 18h50

    Merci Sophie pour cette chronique je passe chez mon libraire dès mardi pour découvrir ce nouveau texte de Pascal Manoukian

  • Sophie Gauthier le 07/01/2017 à 10h40

    Alors découvre-le vite Colette ! Et si ma modeste contribution peut donner envie de lire l'un de ses livres, alors c'est que du bonheur ! Merci !

  • Colette LORBAT le 06/01/2017 à 20h15

    Un auteur que je n'ai pas encore découvert. Merci Sophie pour ce petit rappel

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