Comment j’ai appris à lire, d’Agnès Desarthe

mardi 18 juin 2013

Sa bibliothèque des souvenirs

Comment j’ai appris à lire, d’Agnès Desarthe

 

L’aveu est difficile : comment un écrivain peut-il avouer n’avoir pas aimé lire ? Agnès Desarthe décide de dévoiler son secret d’enfance, dans une longue promenade à travers la lecture quand elle nous permet de savoir mieux qui l’on est. Ceux que les mystères de l’écriture et l’univers des écrivains fascinent ont trouvé leur Graal.

 

 

 

 

 

 

Comment j’ai appris à lire, d’Agnès Desarthe (Stock) n’apprendra rien des goûts de la lectrice pour la bibliothèque rose ou la Rouge et Or de Flammarion. Dans ce livre qui tient du récit, l’auteur d’Une partie de chasse, revient sur sa difficulté à entrer dans la littérature. Elève brillante, fille du pédiatre Aldo Naouri, elle passe volontiers ses après midis libres à écouter Bach. Mais celle qui a tout du prototype du rat de bibliothèque et qui finira diplômée de Normale sup, n’aime pas lire. Ou alors en secret, pour des écrivains méprisés comme Prévert qu’elle vénère à 10 ans. Ou encore pour Marguerite Duras et Le Ravissement de Lol V. Stein que son père lui donne à lire quand elle a 15 ans. «J’en ai le souffle coupé», avoue-t-elle. «La langue va nue, elle va neuve, elle est décollée des conventions». Puis : «Ce roman n’a pas d’âge, il est celui d’un enfant, d’un adolescent, d’un vieillard. Comme toujours quand ça me plaît, je n’ai aucune idée de ce qu’il raconte». C’est ainsi qu’elle écrit sa passion flamboyante et éphémère pour Duras, Agnès Desarthe. Ainsi que va sa langue, d’une impressionnante clairvoyance, drôle aussi, et d’une élégance sans afféterie.

L’histoire infuse la littérature
Peut-être est-ce difficile de goûter les beautés de la langue française quand on a un grand-père maternel déporté, quand on est persuadé que son père préfère l’arabe de son enfance au français de ses enfants, lui qui a grandi en Lybie et en Algérie avant d’en être chassé. Alors elle refuse de lire les grands auteurs de cette langue rejetée, comme une réaction identitaire à la lecture. L’anglais, cette langue, qui, dans la famille n’appartient à personne, formera-t-il la passerelle manquante ? Faulkner la sauve, l’auteur est convenable, contrairement à Camus et Duras qu’il est de bon ton de railler alors. Mais Agnès Desarthe ne veut pas vraiment lire, elle veut écrire. Elle en fera son métier, écrivant, entre autres pour la jeunesse et ce n’est pas une mince ironie, et deviendra aussi traductrice, dans une nouvelle étape qui se franchit dans le «dé-lire».

La lecture, lieu du désir
Agnès Desarthe ne se contente pas de passer son enfance au crible : elle fouille, perce la question des origines et remonte la généalogie des douleurs. Littérature et biographie se répondent inlassablement et c’est une histoire dans laquelle chaque lecteur se retrouvera, s’il sait comprendre ce qui se joue dans ses dégoûts. Agnès Desarthe est devenue écrivain et traductrice, dans une intimité stricte avec les mots, et c’est comme une résilience. Il lui a fallu des années pour aimer Flaubert, l’auteur qu’elle exècre par-dessus tout, et c’est pourtant par la casquette de Charles que le miracle s’accomplira, et qu’elle apprendra enfin à «lire» : le style de Flaubert la convertit quand la psychologie d’Emma Bovary la révulsait. «Il ne s’est rien passé dans ma vie intellectuelle entre la fin de la maternelle et le début de l’hypokhâgne». Mais alors, la digue s’est rompue, pour de bon.

Karine Papillaud

Comment j'ai appris à lire, Agnès Desarthe, Stock, (2013)

 

 

 

 

 

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