Check-Point de Jean-Christophe Rufin

lundi 13 avril 2015

Quand l’humanitaire se trompe de combat

Check-Point de Jean-Christophe Rufin

Combat ou mission ? Altruisme ou engagement ? Avec Check-Point (Gallimard), Jean-Christophe Rufin nous entraîne dans un road movie inquiétant, au cœur de la Bosnie, en 1995. Un convoi humanitaire doit se rendre sur la ligne de front pour approvisionner les victimes.


A ce moment de la guerre des Balkans, le pays est totalement embrasé. On est à quelques semaines de la résolution des conflits après des années de sang. Mais ça, les personnages du roman l’ignorent.

 

 

 

 

Dans les roues des humanitaires
Ils sont partis de Lyon avec leurs deux 15 tonnes. Maud et Lionel, de purs produits du caritatif, Marc et Alex, deux anciens militaires dans la trentaine, et Vauthier, étrange personnage planté entre ces deux binômes, qui deviendra rapidement un pivot de l’histoire. Un drôle d’attelage, comme souvent l’humanitaire en fabrique. On les suit dans leur progression à travers un paysage difficile en plein hiver, de « check-point » en check point, validant leurs autorisations à circuler auprès de la Forpronu comme des milices, harnachés à leur conviction de faire le bien et d’être utiles.
Si le texte démarre comme une sorte d’Envoyé spécial ou de Vis ma vie de bénévole, le roman ne tarde pas à prendre la main. L’un des deux camions transporte en effet un matériel clandestin, des explosifs, introduits par les deux militaires. La révélation de cette transgression aura des effets étonnants, graduels, après que l’équipe a décidé de maintenir la mission et de partager ce secret à cinq. « C’était une atmosphère bizarre. Ils risquaient plus gros et le savaient mais la peur avait disparu ». La jeune femme de l’équipe quant à elle se sent plus forte : « elle avait l’impression d’avoir trouvé sa place dans cette guerre et d’y faire quelque chose de risqué mais qui avait un sens ».

Les humanitaires aiment-ils vraiment les victimes ?
Nous y voilà : Rufin a réussi à plonger le lecteur dans l’ambiguïté. L’altruisme peut-il se dispenser de la loi ? Ce qui est bon est-il forcément juste ? Peut-on moralement légitimer la transgression des règles ? Il y a comme un vrai confort intellectuel de se sentir du « bon côté », où l’on trouve forcément ceux qui veulent sauver. C’est la fameuse grille d’analyse binaire des gentils et des salauds de la guerre. L’ancien « french doctor » Jean-Christophe Rufin la connaît bien, et s’emploie méthodiquement au fil du livre à la faire voler en éclats. A travers le personnage de Maud, jeune femme de 21 ans qui pense résoudre son malaise identitaire dans l’engagement, il effeuille peu à peu les clichés : « Elle se demandait si les humanitaires, Lionel par exemple, aimaient vraiment les victimes. Ou si, à travers elles, ils n’aimaient pas simplement l’idée de pouvoir aider quelqu’un, c’est-à-dire de lui être supérieur ». Et ça va loin, quand l’un des personnages à la fin du livre étaie une théorie troublante selon laquelle « la haine, c’est le bonheur », car elle est non seulement aussi forte que l’amour, mais se passe de l’accord de l’autre. L’amour sans sujet en somme. Le convoi humanitaire lourd et besogneux deviendra course-poursuite puis chasse à l’homme dans une épure des antagonismes qui renvoie directement au théâtre tragique grec.

Un auteur, plusieurs langues
Prendre un roman de Rufin, c’est toujours se frotter à la grâce ou tout au moins à l’essentiel. Il y a au moins deux Jean-Christophe Rufin, si l’on passe sous silence la langue des essais, son récit de voyage à Compostelle, et quelques romans forts, historiques ou prédictifs comme Le Collier rouge ou Globalia : Celui du Grand Cœur, à la langue classique, ample, puissante, envoûtante, éternelle. Celle que l’académicien Rufin emploie spontanément comme il me confiait en toute simplicité, en off, à l’occasion d’une interview il y a quelques années.
Et puis celui de Katiba, des Causes perdues auxquelles Check-Point renvoie en droite ligne, moderne, aux phrases courtes, efficaces, tendues par l’action ; un Rufin souvent inspiré par ses souvenirs de pionnier du mouvement Médecins sans frontières, de président d’ACF, par plus de vingt années d’engagement dans l’humanitaire. En 1999, il était administrateur de l’association Première Urgence au Kosovo. Discrétion ou pudeur, il n’en fait pas mention dans la postface qu’il ajoute à Check-Point. Il préfère s’y expliquer du choix de l’anglicisme pour son titre et évoque plus largement le questionnement qui sous-tend ce roman. Quels sont les liens entre humanitaire et engagement? Doit-on aider les populations pour qu’elles survivent ou se mêler de contribuer à la paix ?
Si l’on est ravi de découvrir ce bonus en fin de roman, l’on n’avait pas besoin pour le comprendre et le prolonger que l’auteur y relate ses motivations. Peut être cette postface ne fait-elle que traduire l’importance du sujet pour l’auteur, qu’il sait si bien partager avec son lecteur.

Karine Papillaud

 

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