C’est parti pour le cadavre exquis avec Ingrid Desjours !

lundi 28 mars 2016

C’est parti pour le cadavre exquis avec Ingrid Desjours !

Les internautes prennent la plume avec Ingrid Desjours

Cette année, lecteurs.com est à nouveau partenaire du festival Quais du Polar, qui se tient à Lyon du 1er au 3 avril 2016. Nous vous proposons pour l’occasion un « Cadavre exquis » avec Ingrid Desjours.

Vous avez été très nombreux à nous envoyer votre candidature pour participer à ce défi d'écriture. Merci beaucoup pour toutes vos participations, le choix a été difficile !
Nous avons sélectionné 10 lecteurs qui vont, du 29 mars au 11 avril 2016, à tour de rôle et selon un ordre de passage précis, continuer l'histoire initiée par Ingrid Desjours.

Le 12 avril, Ingrid Desjours conclura la nouvelle et vous saurez le mot de la fin après 10 jours de suspense et de rebondissements !


Redécouvrez les précédents Cadavres exquis, sous l’égide d’Ian Manook, Franck Thilliez et Emmanuel Grand.

 

Laissez-vous entraîner par nos lecteurs…

Une touche de rouge-à-lèvres, quelques gouttes de parfum, une pince pour relever sa chevelure blonde… Meredith claque la portière de son coupé et s’engouffre dans l’IML. Alerté par le bruit de ses escarpins, un stagiaire la salue timidement mais n’espère aucune réponse. On la dit aussi froide que les morts qu’elle découpe. L’iceberg, c’est son surnom et elle doit bien admettre qu’il lui va comme un gant ! Elle aussi a une face cachée, trouble...
Insoupçonnable.

En apercevant Benjamin dans la salle d’autopsie, la jeune femme esquisse un sourire. Elle apprécie le jeune homme, son calme, son élégance… et aime lui imaginer la peau douce sous ses costumes stricts.
- Femme, la trentaine, aucune blessure apparente, explique-t-il. Rien à signaler.
Meredith s’approche du corps dont la silhouette lui paraît étrange et familière à la fois. Elle ne saurait expliquer pourquoi, mais un drôle de pressentiment l’étreint. Peut-être est-ce à cause de cette petite tache brune là, sur le sein droit ?
- Docteur ? interroge son assistant.
Mais c’est à peine si elle l’entend. Ses oreilles bourdonnent, son cœur lui semble de plomb. Bat-il encore seulement ?
- Rien à signaler, v… vous êtes sûr ?
Il est sûr. Alors Meredith se résout à regarder le visage de la défunte et le sol semble s’ouvrir sous ses pieds. Elle étouffe un cri, se cramponne à la table métallique pour ne pas s’effondrer.
- Docteur, qu’est-ce qui ne va pas ?
Elle le fixe, incrédule.
Comment peut-il poser la question ?
Ne voit-il pas que la femme sur la table, c’est elle ?
© Ingrid Desjours

 

L'irruption soudaine du stagiaire la dispense d'une réponse. L'assistant affairé à la préparation de l'autopsie s'est éloigné.
- Docteur ! Un fax.
D'une main tremblante, elle saisit le document. Mais le bip de son téléphone interrompt sa lecture.
D'un mouvement bref elle se détourne du cadavre et consulte l'écran. "La face cachée de l'Iceberg se révèle. Petite tache brune retrouve son double. Demande à papou."
- C'est quoi ce fax ? demande impassible Benjamin, poussant le chariot d'ustensiles.
Les yeux embués, elle lit les mêmes mots sur le papier, et balbutie "Papou", couvert par le cliquetis métallique.

L'écran lui confirme l'envoi du texto. Un rictus triomphant, elle glisse son vieux portable dans son manteau élimé, savourant sa vengeance.
-   A vous deux Meredith et le vieux ! Voilà 30 ans que j'attends cet instant. Les jumelles enfin réunies ! songe une femme aux allures de sdf quittant La Poste tout en déchirant l'original.
La légiste s'oblige alors à regarder le visage de la morte et...
© Régine Berlinski

 

… ne parvient pas à le fixer. Tant d’années sans se voir.
Ses yeux la ramènent toujours à cette tache. Le seul signe distinctif qui a permis à un de leurs amours de jeunesse de les distinguer et de déjouer leur petit manège. Il n’est plus question d’amusement. La nostalgie de cette période de profonde complicité l’envahit. Comment cette connivence s’est-elle évaporée ? Qui tirait les fils à distance et disposait les obstacles sur le chemin ? C’est à cette époque qu’elle a enfilé une muraille pour se protéger. On croit que son métier la rend glaciale, c’est mal connaître son passé.
"Papou". Peu de monde sait qu’elle l’appelle ainsi dans l’intimité : personne d’assez cruel pour organiser de telles retrouvailles. Papou, qu’as-tu à lui expliquer ?
- Docteur ? … Doc…
- Oui, c’est assez Benjamin. Je suis là.
Il aurait fallu qu’elle exécute machinalement les gestes. Impossible. Benjamin s’en rend bien compte. Elle saisit l’instrument qu’il lui tend. "Papou. Demande à Papou".
- Benjamin ! Je reviens !
© Plume Nacrée

 

La voilà vacillante sur ses escarpins, elle toujours si maîtresse de tout, sa vie, ses émotions …Ne pas paniquer, se répète-t-elle comme un mantra.
Réfugiée dans son bureau, elle relit le texto, mais la vision de sa sœur sur la table d’autopsie l’oblige à replonger dans sa jeunesse, à ouvrir une boîte de Pandore dont elle appréhende les conséquences. Et si Papou avait su ? S’il avait compris pourquoi Eva, sa jumelle à la tache brune, avait disparu du jour au lendemain ?
Impossible. Il n’était pas là, ce fameux soir où elles avaient invité quelques copains pour fêter le bac et leur entrée dans la cour des grands . Banalité de ces soirées, un peu d’herbe, beaucoup de séductions et provocations, trop d’alcool, des "t’es pas cap’" et tout part en vrille. Après, tout avait changé.

Docteur ? On vous demande.
Un sosie de Colombo se tient dans l’embrasure de la porte :
- Chabre, de la PJ. Dr Levert, vous êtes la fille de Marcel Levert ? Vos coordonnées étaient dans la poche du susdit. Avec ça.
© Chantal Criscuolo

 

Chabre lui tendit la photo des deux sœurs, entourant Papou devant la maison familiale. Il avait déjà ses rides au coin des yeux et les mains abimées de ceux qui travaillent la terre.
Cette photo avait été prise la journée des résultats du bac juste avant que leur monde ne bascule et que leurs chemins ne se séparent… Pourquoi son père avait cette photo ?
-  Dr Levert ?
-  Oui, dit-elle en essayant de garder un visage impassible.
-  Pouvez-vous nous dire ce que représente cette photo pour votre père et qui est « Max » ?
-  Max ? ça ne me dit rien… mais cette photo a été prise en juin il y a douze ans environ. L’homme au milieu est un vieux du village qui était comme notre grand-père. Mais pourquoi toutes ces questions ? Je suppose que mon père doit être en mauvaise posture pour que vous vous déplaciez jusqu’ici pour me questionner, dit-elle avec ce petit air hautain de Madame je-sais-tout.
Chabre lui mis sous les yeux la photo d’un corps mutilé, des trous à la place du cœur et des yeux, et malgré son œil d’experte elle ne put s’empêcher d’avoir un haut le cœur en le reconnaissant.
-  Il est mort.
© Élodie Lafuente

 

Sentant une violente bouffée d’angoisse l’envahir, Meredith tenta de se ressaisir sans rien laisser voir de son trouble à l’officier de police. Elle n’allait tout de même pas déballer les vieux secrets sans savoir exactement ce qu’il venait de se passer. D’abord sa sœur, puis son père. Et ce fax qui parlait de Papou… C’est sûr, elle sera dans un bref délai la troisième de la liste, à moins qu’elle n’ait le temps de mener à terme sa propre enquête, à commencer par l’autopsie de sa jumelle, si on lui en laisse la possibilité.

- C’est mon père, que s’est-il passé exactement ? dit-elle d’un ton faussement assuré.
- On l’a trouvé ainsi ce matin à son domicile, après avoir reçu un fax anonyme nous annonçant sa mort. Selon vous, avait-il des ennemis susceptibles d’en venir au meurtre ?
Maintenant qu’elle restait l’ultime détentrice de l’insupportable souvenir gardé depuis douze ans au fin fond de son iceberg, Meredith commençait à se demander si elle avait bien fait de se taire. Au lieu d’effacer l’ineffaçable, cela se traduisait désormais par un double meurtre, et son silence, si douloureusement tenu - elle en avait fait le serment à Eva et à Papou - ne suffirait probablement plus à la sauver elle-même.
Il fallait maintenant trouver un moyen de convaincre le vieux Papou qu’elle ne parlerait pas.
Comme elle ne répondait pas, Chabre ajouta : « vous êtes citée à témoin, concernant d’une part le meurtre de votre père, et d’autre part le décès non élucidé de votre sœur. Voici votre convocation.
Evidemment, vous serez dispensée de procéder vous-même aux autopsies, un confrère a été désigné d’office à votre place ».  
Et voilà de nouveau que la vie basculait. Il ne servait plus à rien d’avoir tenté d’oublier en se jetant dans l’étude. La jeune, mais déjà brillante, médecin légiste se retrouvait au centre d’une affaire sordide dont elle était le dernier témoin. Fallait-il ou non dénoncer le vrai coupable, dire que Papou avait violé Eva dans le jardin le soir où les deux sœurs fêtaient leur bac.
© Pierre-Yves Salomon

 

Entre les deux possibilités, son cœur hésita. Dénoncer Papou reviendrait à envoyer un innocent en prison. Désigner le "vrai" coupable, du moins celui susceptible de l'être à ses yeux, c'était courir le risque de nuire à Max. Trahir Papou surtout, qui avait fait jurer aux deux sœurs de garder le silence ou de l'accuser lui, même à tort, si l'étau venait à se resserrer autour de cette histoire et particulièrement autour de Max.
Eva l'avait très mal vécu mais l'ancien était prêt à tout, y compris à payer de sa liberté pour protéger le jeune homme. 

Max... Meredith avait feint l'innocence quand Chabre avait vaguement évoqué ce prénom en lui remettant la photo. Elle le connaissait pourtant. C'était le diminutif de Maxime Leroc, qui était à l'époque un étudiant de deux ans de plus que les jumelles. Il flirtait alors avec la délinquance mais était devenu depuis peu un chef d'entreprise prometteur de la région.
Et surtout, il n'était autre que le fils venu sur le tard que Papou avait élevé seul. Deux ans après avoir enfin exaucé ce vœu de paternité qui était venu les combler au bout de vingt ans d'échecs, sa femme était partie après que Papou ait eu une brève liaison. Personne ne savait où elle se trouvait depuis et après avoir vainement cherché sa trace, Papou avait fini par se dire qu'elle vivait sans doute quelque part dans la rue.
Ce fameux soir où les jumelles avaient arrosé leur bac, les copains, dont Max, étaient arrivés masqués à la fête. Ce détail, ajouté aux abus de toutes sortes jusque tard dans la nuit et aux années qui s'étaient écoulées, brouillait certains souvenirs,  impossible d'avoir des certitudes sur l'auteur du viol. Malgré ses doutes, Meredith ne pouvait donc pas révéler cette histoire et faire resurgir le passé, ni parler de Max plus que des autres garçons alors présents sur les lieux à Chabre. C'était risquer l'erreur judiciaire.

Pour l'heure, devant le regard interrogateur du policier qui attendait impatiemment une réaction de sa part, la jeune femme se demandait quel rapport pouvait exister entre le drame de ce soir-là, les fax et textos anonymes reçus, la mort de son père et de sa jumelle qui emportait dans la tombe le secret de sa fuite...
Et Papou qui revenait dans sa vie soudainement...
© Stéphanie Clémente

 

Le temps qu’elle reprenne ses esprits, Chabre était reparti.
Meredith, bouleversée, prit congé. Elle ne pouvait pas autopsier sa sœur mais ça ne l’empêcherait pas de faire la lumière sur cette affaire. Elle rejoignit la maison du vieil homme. Elle semblait à l’abandon. Meredith pressa en vain la sonnette.
Elle finit par entrer, une affreuse appréhension lui broyant les entrailles. Elle voulut allumer la lumière mais ne trouva que l’obscurité. Elle pensa à un squat. Pourtant, les rares rayons de soleil qui filtraient laissaient entrevoir les vieilles photos de Papou. L’un des talons de la légiste glissa sur le carrelage. Son regard se posa alors sur une photo abîmée. Elle se pencha pour la ramasser et remarqua au passage d’autres reliques du passé dans le même état. Max apparaissait partout. En revanche, ceux qui l’entouraient au départ avaient été en partie brûlés. Meredith se redressa. Sur la table, elle ne put s’empêcher de parcourir une lettre écrite de la main de son père. Il savait… il savait et avait menacé de tuer Max et celui qui l’avait couvert.
Meredith tentait de digérer toutes ces informations lorsqu’elle entendit quelqu’un entrer. Encore sous le choc, elle n’eut pas le temps de penser à se cacher. Une silhouette féminine lui fit face.
© Léane Belaqua

 

Meredith glissait la tête la première.
Un long gouffre sans lumière sans fin au milieu d'une pluie de photos.
La même. Eva Papou Meredith.
Et tout à coup Max. Des dizaines de Max. En étrange compagnie de fantômes au visage de papier brûlé.
La pluie de photos comme ces milliers de confettis qu'on lâchait des gratte-ciel dans les albums de Tintin.
Comme les pétales fragiles au petit vent du mois de juin. Derrière le grand saule du fond du parc.
L'image de la photo change et bouge au fil de la descente.
Max et Meredith. À la chevelure folle. Elle n'avait pas encore vêtu son habit d'Iceberg.
La photo crie comme Eva derrière le saule qui pleure dans l'étang ses larmes de petites pousses vertes.
Eva crie si fort qu'elle la réveille. Des cris de verre cassé. De vitre qui se brise.
On vient ...
Meredith plisse les yeux. Ajuste son regard à l'obscurité. Un sourire dans une barbe de trois jours... Son cœur s'emballe... Max???  ... Benjamin.
En chemise et sans cravate au milieu de la nuit.
-  Vite. Pas rester ici... Trop dangereux
-  Je l'ai vue. Sa mère. Ici. En vêtements de misère. La  laine mal tricotée des cartons de la rue.
Elle tenait un vieux portable sale et un truc long en ferraille.
Il tend sa main et l'aide à se lever
-  Venez Doc. Vous êtes blessée. Appuyez-vous sur moi.
Elle avance lentement. Elle est tout à fait réveillée. Un faux pas dans les gravâts. Elle se casse un talon, s'arrête brusquement et chuchotte  dans le noir
-  L'enfant !!!
-  L'enfant ???
Elle sait que le temps est là maintenant de sa propre autopsie. Appuyée au silence de son assistant.
A deux ils arriveront peut-être à joindre doucement les rives de la blessure.
Elle trébuche sur son talon cassé et se retrouve dans ses bras. Tout au fond. Tout au chaud.
Elle se rend compte que depuis le début elle avait raison :
… Il a la peau douce.
© LAURE DECHARRES

 

Il la soutient jusqu’à sa voiture, garée devant la maison de Papou. Elle n’avait jamais remarqué qu’il avait une Jaguar.
Noire.
Comme la nuit qui les entoure, comme les ombres qui déambulent dans sa mémoire.
- L’enfant… répéta-t-elle dans un soupir.
Il ouvre la porte arrière du véhicule et l’assied avec précaution, côté droit. Lorsqu’il accroche sa ceinture, elle sent son odeur, douce, enivrante. Elle travaille avec lui depuis plusieurs années et ne l’a jamais remarquée.
Pourtant, elle connaît ce parfum…
Il ferme la portière, fait le tour du véhicule et s’assied derrière le volant.
Sans qu’elle s’en rende compte, ils quittent l’agglomération et se retrouvent sur une route nationale, bordée de réverbères. Le véhicule accélère et un effet stroboscopique envahit  l’habitacle. Sous le rythme des intermittences lumineuses, le cerveau de Meredith se réveille.
- Comment avez-vous su, Benjamin ?
- Su quoi, Docteur ?
- Que j’étais ici…
- Je l’ai su, dit-il d’une autre voix. C’est tout ce que tu dois savoir pour le moment, Meredith.
Il lui lance un regard glacial dans le rétroviseur et appuie sur le bouton activant la fermeture centralisée des portes…
© RODOLPHE FONTAINE

 

Benjamin, bifurque bientôt sur une route cahoteuse et s'arrête enfin devant la grille d'un immense bâtiment. A la lueur du clair de lune, Meredith remarque la plaque dorée sur laquelle on peut lire "Résidence Sainte Thérèse - Maison de retraite".
- Que faisons-nous ici, interroge Meredith ?
Impassible, Benjamin se contente de descendre la vitre de la voiture et passe un badge devant le scanner. Le portail s'ouvre lentement. Benjamin conduit le véhicule dans l'enceinte de la résidence et se gare sur le parking réservé au personnel.
Il lève enfin les yeux sur Meredith à travers le rétroviseur et dit avec une note d'impatience :
- Eva, réveille-toi ! Il faut y aller. Maintenant ! Je te conduis à Papou. N'est-ce pas ce que tu voulais ? Perplexe, elle acquiesce.

Les couloirs du bâtiment sont déserts à cette heure tardive. Devant la chambre 65, Benjamin fait signe à Meredith de passer la première. Hésitante, elle pousse la porte.
Papou a pris un sacré coup de vieux en douze ans. Profondément endormi dans son lit et relié à une assistance respiratoire, il semble si vulnérable. Elle ressent alors une intense satisfaction, puis une colère dévorante monter en elle et l'Iceberg se fissure.
Des images d’un passé oublié remontent à la surface :  Les "ballets roses" organisés par le vieux Papou, soirées abjectes au cours desquelles Eva et elle étaient vendues par leur propre père comme du bétail ; la fameuse soirée de célébration de leur diplôme où l’un de ces pervers avait reconnu Eva et s'était servi une fois de plus. Une fois de trop. Le couteau avec lequel elle l'avait poignardé. Max, son petit-ami de l'époque, qui l'avait aidée à dissimuler le corps. Eva, cette garce qui l’avait rejetée, la laissant seule porter ce lourd secret en se faisant passer pour morte avant de réapparaître subitement ; Eva qui avait enfin payé de sa vie cet abandon. De toutes façons, elle avait remplacé sa jumelle à sa manière...
La voix suave de Benjamin la sort de ses pensées :

- On fait ça proprement, pas comme pour ton père.
C'est à ce moment-là que le vieux ouvre les yeux.
- Meredith, s'exclame-t-il avec stupeur !
- Pas de chance, Papou ! Ce soir, c’est Eva qui est de sortie, corrige-t-elle avec un rictus.
© Chrystelle Camier

 

Elle se tourne alors vers son assistant. Comment a-t-il deviné sa véritable identité ?
- Qui es-tu, Benjamin ?
- Je suis l'enfant sur la photo, avoue-t-il en soupirant. Le seul visage que tu n'as pas reconnu dans la maison de Papou.
Benjamin s'empare d'une chaise et bloque la porte de la chambre. Le temps des explications est venu : autant ne pas être dérangés.
- Je suis le demi-frère de Max.
- Quoi ?
Sous le choc, la jeune femme s'assied sur le petit lit blanc, sans se soucier des protestations de Papou.
- Notre mère a quitté cette ordure quand Max avait deux ans. Elle a refait sa vie avec mon père mais elle ne s'est jamais pardonné de vous abandonner, ta sœur et toi. De ne pas l'avoir dénoncé, explique-t-il en lançant un regard dur au moribond.
- Elle était au courant et elle n'a rien fait ? Comment a-t-elle pu partir sans se retourner, sans même emmener son fils avec elle ?
- Elle avait peur de Papou, elle savait que si elle partait avec Max il ferait tout pour la retrouver et la détruire... Et elle ne pouvait pas prendre le risque, étant donné son état...
- Elle était déjà enceinte de toi ?
- Oui.
- Et tu es là aujourd'hui. Je suppose que tu n'es pas devenu mon assistant par hasard...
- Non, confirme-t-il en lui effleurant la joue... Elle m'a fait jurer de vous protéger.
Mais Eva/Meredith a un mouvement de recul. De dégoût, presque.
- C'est toi qui a tué mon père ? Et ma sœur ?
- Ta sœur est morte d'une crise cardiaque, le rapport d'autopsie te le confirmera... Tout ce que je sais, c'est qu'elle est décédée après avoir rencontré ma mère, mais j'ignore ce qu'elles se sont dit. En revanche, c'est maman qui a tué ton père, oui.

Le jeune homme n'a pas l'air plus choqué que ça. Mais Eva l'est-elle seulement ? Son père n'en était pas un. Il a été la cause de tous ses malheurs et se payait encore le luxe de paraître scandalisé par ce viol douze ans plus tard. Pourquoi cherchait-il soudain à se racheter une conscience ? La jeune femme réalise qu'elle ne connaîtra jamais la réponse.
- La culpabilité a fini par la rendre dingue, poursuit Benjamin. Elle a quitté la maison, il y a de nombreuses années, pour vivre dans la rue et entretenir un délire construit sur des envies de vengeance... Je n'arrive même plus à tenir une conversation correcte avec elle... J'ignorais qu'elle allait le faire, je te le jure !

Il lève la main droite en signe de sa bonne foi et les pans de sa chemise s'écartent un peu sur son torse. Des pensées inavouables s'invitent dans l'esprit de la jeune femme. Elle les chasse d'un mouvement de tête agacé.
- Et pourquoi tu m'as appelée Eva, interroge la jeune femme, toujours sur la défensive ?
- Parce que j'ai vu les photos, moi aussi... et que la gamine qui avait une tache brune sur le torse, c'était Meredith... Tu n'as pas supporté ce qu'il s'est passé pendant cette soirée, n'est-ce pas ? Tout s'est embrouillé dans ta tête au point que tu ne sais plus laquelle de vous a été la victime, laquelle tenait le couteau, ni même si Max était un gentil petit ami prêt à cacher un cadavre par amour ou un pervers sans état d'âme, n'est-ce pas ?

La jeune femme ne peut qu'acquiescer. Tous les souvenirs qui se sont bousculés dans sa mémoire, depuis cette autopsie maudite, sont en totale contradiction les uns avec les autres, comme si un scénariste fou avait écrit l'histoire de sa vie sous acide, ou pendant une crise de dédoublement de personnalité ! Oui, elle se souvient parfaitement avoir pris l'identité de sa sœur pour continuer de la porter un peu en elle, pour ne pas trop souffrir de son départ précipité. Elle se rappelle s'être jetée à corps perdu dans le travail pour remplir le vide qui menaçait de la dévorer. Et peu à peu elle est devenue une autre, femme glaciale qui ne se laisse aimer par aucun homme le jour, quasi nymphomane qui se met en danger la nuit... le tout pour se punir de n'avoir été, ce soir là, rien de plus que la gamine impuissante qui subissait la folie des hommes à un âge où on devrait plutôt croire au Père Noël...
- Et tu me proposes de tuer cet homme alors que je suis médecin, Benjamin ?
- Tu ne veux pas te venger ?
Troublée, Eva se penche vers le vieillard. Non, elle n'a jamais envisagé cette option jusqu'à présent. Pourtant ce serait facile, il suffirait de prendre l'oreiller calé sous sa tête, de l'appuyer sur son visage répugnant et...
- Eva, je t'en supplie ne fais pas ça, supplie Papou, semblant lire dans ses pensées !
Il s'agite désespérément, à la recherche de la sonnette pour appeler une infirmière. Mais il retombe lourdement sur son lit, épuisé par l'effort.
- Tu me couvrirais, demande-t-elle à son assistant en s'emparant de l'objet ?
- Tu le sais bien, Eva... Tu sais bien ce que je ressens pour toi...

Bien sûr, elle s'en doute. Elle ne peut nier qu'il l'attire tout autant, mais elle s'est toujours interdit de franchir la frontière. Ils sont collègues... et il est si jeune ! Dix ans d'écart, ce n'est pas rien... Comme pour balayer ses craintes, le jeune homme s'approche d'elle et la prend dans ses bras avec une infinie tendresse. Elle sent sa chaleur, la force de son désir qu'il contient à grand peine pour ne pas l'effrayer et hume ce délicieux parfum si familier – le même, unisexe, que celui qu'elle porte ! C'est pour ça qu'elle ne le sentait jamais sur lui. Alors, il lui semble qu'elle est prête à renaître, à faire le deuil du passé, de Meredith, de son père et de Papou. Eva se détend enfin, s'abandonne dans ces bras où elle a si souvent rêvé se blottir...

- Que décides-tu, interroge Benjamin en déposant un doux baiser dans son cou ?
La jeune femme se tortille de plaisir, frissonne un peu et lui chuchote la réponse à l'oreille.
- Tu en es bien sûre, ma belle ?
- Oui, dit-elle d'une voix rauque.
- Tu as raison... c'est une bien meilleure idée.
© Ingrid Desjours

Nous remercions vivement Ingrid Desjours pour avoir conclu avec brio ce cadavre exquis, malgré les directions multiples et pas toujours évidentes à suivre de cette histoire ! :-)

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