"Carnaval" de Ray Celestin - la chronique #27 du Club des Explorateurs

mercredi 13 mai 2015

"Carnaval" de Ray Celestin - la chronique #27 du Club des Explorateurs

Lancé en janvier 2015, le Club des Explorateurs permet chaque semaine à deux lecteurs de lire en avant-première un même titre que nous avons sélectionné pour eux et de confronter ainsi leur point de vue.

Cette semaine, Virginie a choisi Jean-Michel pour partager sa lecture et son avis sur le livre Carnaval de Ray Celestin (Cherche Midi).

 

L'avis de Virginie

Avec Carnaval on effectue une plongée en apnée dans les profondeurs de la Nouvelle-Orléans des années folles. La lointaine première Guerre Mondiale a laissé quelques traces vite effacées par un quotidien violent. Entre la mafia qui s’infiltre jusque dans les rangs de la police, le vaudou qui rôde dans les marécages environnants et la ségrégation raciale omniprésente, il y a de quoi être inquiet, alors quand de tranquilles commerçants commencent à perdre la tête à coup de hache, La Nouvelle-Orléans tremble.

A l’origine de ce roman, une véritable série de meurtres jamais élucidés. L’auteur donne ici sa vision romanesque, sans affirmer de vérité. Un possible parmi d’autres.

Trois enquêteurs, un policier, un ancien policier mafieux et une jeune apprenti détective, vont chercher à démasquer le tueur. Trois enquêtes différentes qui mènent à la solution.

Mais au-delà de la simple intrigue policière, ce sont aussi trois mondes bien différents que nous fait explorer l’auteur : la communauté noire du Sud, aux prises avec une ségrégation encore plus ou moins acceptée, entre misère et musique, vaudou et guérisseur, où Noirs et Blancs se mélangent en secret. La mafia et ses origines, des familles issues d’une même région en Italie, qui ont mis en place une organisation criminelle dans ce nouveau monde où tout est possible. Enfin, garant, normalement, de l’ordre, à la frontière du bien et du mal, glissant dans l’un ou l’autre au rythme des faux pas, la police de la ville, gangrénée par la mafia mais d’où émerge un homme particulièrement attachant et intègre.

L’auteur a su restituer l’ambiance de ces années folles entre la guerre et la prohibition, où tout, ou presque, était permis, avec en fond la musique noire, le jazz et ses trompettes fabuleuses, et un clin d’œil au grand Louis Armstrong !

J’ai aimé me retrouver aux confins de ce monde aux multiples facettes, entraînée tantôt par l’un puis par l’autre enquêteur, suivre des pistes qui a priori ne partent pas dans la même direction. J’ai aimé aussi l’audace de l’auteur à reprendre ce fait divers du début du siècle dernier pour en faire un roman haletant et profond, jouant avec les couleurs et les sentiments (ne vous fiez pas à la blancheur des corps, c’est souvent là que se retrouvent les âmes les plus sombres, et "vice" versa). Et surtout j’ai beaucoup apprécié la fin du roman : le dénouement est parfaitement plausible et les personnages évoluent comme je l’espérais. En résumé : un bon moment de lecture.

Virginie Heber-Suffrin

 

L'avis de Jean-Michel

Si j’évoque le mot "Carnaval" sans limiter mon imagination, une foultitude d’images et d’associations d’idées me parviennent à l’esprit. Avant toute chose, un savant "mélange" de couleurs, d’émotions et d’individus. Mais aussi, la possibilité de se comporter de manière totalement débridée, voire de forcer le trait, jusqu'à se faire peur par la caricature ou le pastiche. Cela peut-être aussi un "mélange" d’odeurs et de saveurs exotiques en provenance des Caraïbes, d’Amérique du Sud mais également de nos contrées européennes avec des Géants, des foules qui se défoulent aidées en cela par des boissons à volonté et bien d’autres "accessoires"…

Carnaval c’est ici le titre éponyme du premier roman de Ray Celestin qui se passe en 1919, en Louisiane à la Nouvelle-Orléans, et relate plusieurs enquêtes criminelles menées en parallèle et portant sur une succession de crimes odieux, barbares et non résolus. Dès les premières pages, le "transport" est immédiat.

Juste après la première Guerre Mondiale, me voilà installé en vieille terre française avec ce mélange de cultures aux origines cajun, créole, africaine et européenne. Coincé entre le Mississippi et le lac Pontchartrain, j’entends des musiques de jazz et je vois des bateaux avec des roues à aube. La végétation est partout luxuriante avec les mangroves qui semblent s’avancer dans les eaux. Les quartiers de la ville transpirent des émotions pour le touriste en mal de faire la fête mais également des inquiétudes et des croyances car rien n’est totalement serein.

A cela de multiples raisons que je découvre, page après page : les inondations, les ouragans, la peste espagnole, une terre plus basse que le niveau de la mer qui nécessite que les morts soient enterrés en hauteur, une société sous influence avec ses prêtresses vaudou (« Pythonisses »).
La lutte de tous les êtres vivants, dans ce coin insalubre, semble incessante. Ici, les Noirs sont relégués à l’arrière des trams, là, la police et les autorités locales semblent corrompues par une "Main noire" dont les origines se situent en Italie à Monreale. La pluie incessante lave les rues, transforme la terre en boue et retire peu à peu la couleur : il ne reste alors que du noir, du blanc et surtout du rouge.
Noir comme les nuits où se produisent des assassinats crapuleux avec pour seuls indices, des tarots au dos peint à la main représentant le Magicien, la Justice ou le Pendu et la présence systématique d’une "hache" : noir comme les lettres de signalements à la Police qui traduisent d’une plongée sordide dans la psychologie torturée des habitants ; une certaine Mme Ténèbre. Blanc comme la poudre des drogues, des farines. Rouge comme le sang qui macule le sol et les murs autour de victimes exécutées avec une rare violence par un individu insaisissable surnommé le "Tueur à la Hache".

Me voilà embarqué dans un thriller aux accents de polar, véritable mine d’informations, excellemment documenté et la possibilité d’une plongée dans une ville américaine à l’origine française, cent ans plus tôt. Cette immersion me permet de suivre pas à pas le travail méticuleux d’enquêteurs tour à tour policier, détective, journaliste et mafieux pour pister un tueur diabolique. Je navigue dans des commerces occultes et parallèles de fausse-monnaie, de fourrures mais aussi de très jeunes filles pour des clients aux mœurs plus que débridés.

Et bientôt tout se mélange intimement. Je me laisse emporter par des notes de musiques aux accents de blues, de Jazz (et ses rythmes du fox-trot et du one-step), d’opéra de Verdi (dramatique portée par la voix de Caruzo) et de valses qui viennent animer les soirées dansantes dans les caves, sur les bateaux et dans les enterrements mais aussi à Angola, du nom africain du pénitencier local, avec des chants âpres de prisonniers blancs et noirs travaillant dans les champs.
C’est le mélange des interdits : mariage entre un blanc et une noire, la consommation d’alcool de bière avec de l’ananas fermenté, de whisky à base de seigle ou d’orge, l’existence d’une Maison de l’absinthe et ceci en dépit d’une prohibition qui s’annonce ; la prostitution avec le quartier de Storyville et les Honky tonks et la consommation de drogues dans des fumeries d’opium tenues par des asiatiques.

« T’imagines, on peut plus se payer une gonzesse, une bière ou une fumette. On est plus en Amérique. »

Les quartiers de la ville sont sources d’inspiration pour le rêveur et le touriste : villégiatures, maisons inachevées de Little Italy perdues dans la brume locale, "maisons" closes. Les trottoirs sont des "banquettes" et la cité porte des surnoms comme "The Big Easy" ou le "Paris du Mississippi".
Je suis sous le charme de parfums et de saveurs : chicorée et épices, chartreuse et gombo, gaz d’échappement et sueur, cheveux gominés au macassar. Je crève de goûter un sandwich "po’boy" à base de tranches de bœuf, de porc et de bacon, de salade, de mayonnaise, de cornichons à l’aneth et de moutarde à la créole.
Je m’étonne de ces étranges comportements au point de rendre les sains d’esprit cinglés, surtout parmi les milliers de nouveaux venus dont des paysans noirs et pauvres. A ce titre, les archives pénitentiaires sont édifiantes.

J’aimerais monter à bord de ces voitures : une Cadillac noire type 55, une Packard Victoria, une Stearn-Knight. Je voudrais regarder ces images de Pin-up dans les magazines de Belle Bennett, Colleen Moore, Betty Compson, ces surprenantes "femmes-enfants".
Le nom des personnages de ce roman sont faits de raccourcis à ma mémoire : Armstrong, Béchet, Lafitte, Hawkes, Romano, d’Andrea… jusqu’à Al Capone.

Le mélange d’origines et de confessions se prolonge au-delà de la vie qui ne tient qu’à un fil jusque dans les cimetières avec des carrés réservés pour les catholiques, les protestants, les blancs et les noirs ; jusque dans la cuisine locale avec des influences africaine, espagnole, française et italienne.

Il est donc plus temps de vous raconter l’histoire car cette histoire est une enquête haletante qu’il vous faudra découvrir car « le complot est plus fort que la sorcellerie »

Ray Celestin fait ici un saut dans le passé avec une aisance déconcertante au point que tous les chapitres se déroulent avec le regard et l’acuité d’un metteur en scène soucieux de l’exactitude et de la véracité des évocations.

Tout nous emporte dans un merveilleux et angoissant Carnaval.

Jean-Michel Palacios

 

Merci à Virginie et Jean-Michel pour ces chroniques passionnantes !

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Commentaires

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  • Jean-michel Palacios le 16/05/2015 à 01h29

    Pour ma part, plusieurs heures de notes, de recherche de situation, de références. On est tout de même dans le début des "années folles" et juste après guerre dans un lieu plus que sordide et en même temps festif, le berceau du Jazz.

    Une enquêtrice privée Ida (presque blanche) avec Lewis (Armstrong) musicien de cornet mène l'enquête.
    Un journaliste local dispose d'une quantité phénoménale d'infos et sait s'immerger dans toutes les couches sociales.
    La mafia charge un ancien policier Luca d'andréa, à peine sortie du pénitencier d'Angola, après 5 ans, de trouver le meurtrier en série en échange d'un soutien financier...
    Un officier de police Mickael, secondé de Kelly, un jeune policier rentré d'Europe, sont aux premières loges avec quelques cold cases de 1911, des recoupements, des témoignages, des tentations et des pressions du chef de la police et du maire...
    Le cinquième acteur est sans conteste la Louisiane avec son mode de vie, ses croyances, sa géographie et son histoire, ses mélanges culturels et cultuels, ses murmures et ses on-dits...
    Reste le Tueur.
    Il agit la nuit, sur des couples, s'introduit en crochetant les portes et en utilisant un accessoire assez efficace : une hache. Tout le monde pense qu'il est noir. Mais en fait, on ne sait fichtrement rien.

    Des informations circulent mais sans aucune certitude. Ici, les pythonisses ne devinent plus grand-chose.
    La peur s"installe et angoisse les gens.
    Une certitude : les rumeurs.

    A vous lire
    JM

  • Jean-michel Palacios le 15/05/2015 à 00h52

    Ce commentaire a été supprimé

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